dimanche 30 octobre 2011

P comme... Petrucciani Michel

Il disait de lui-même, " je suis un type très rapide, ce n'est ni un choix, ni une envie, c'est ma vie qui va vite! "

On ne pourra jamais assez le remercier d'être allé si vite, d'avoir brûlé les étapes: il  fait de la musique dès son plus jeune âge, - huit ans de classique, en plus de la batterie avec ses frères et son père -, joue à 13 ans, au pied levé, avec le mythique trompettiste Clark Terry dans un festival près de Montélimar, et à 18 ans, il part à la conquête de l'Amérique et des jazzmen qu'il vénère ... Il va forcer l'admiration du saxophoniste Charles Lloyd, qui pour faire connaître son talent, quitte sa retraite californienne pour l'emmener dans une grande tournée. Il vit son rêve américain à fond, travaille avec le Who's who du jazz international, est le premier musicien étranger à signer avec le label Blue Note, et dès 1981, il est lui-même sacré Jazzman de l'année par le Los Angeles Times.

Il adorait les blagues, l'humour, la vie! Il a eu deux femmes, deux enfants.

Sa discographie compte plus de 32 albums, et pourtant il nous a quittés en 1999, à seulement 36 ans, lui qui avouait avoir peur de la mort, mais être habitué à la souffrance: il était atteint d'une ostéogénèse imparfaite, cette maladie génétique rare qui fragilise les os et touche les voies respiratoires.

J'ai eu le privilège de le voir et l'entendre, assez souvent, en Angleterre, à Ronnie Scott's, en Suisse, à Paris, au New Morning, dans le Midi, au Festival de Ramatuelle. En solo, en duo, en trio ou plus. Un soir, assise au premier rang du balcon, je dominais le clavier, fascinée par la manière dont  ses mains s'envolaient... Son entrée en scène constituait un moment particulier; je me souviens clairement d'un concert avec des musiciens américains musclés, au physique de basketteurs: Michel Petrucciani est arrivé le dernier, avec ses béquilles - on le portait même parfois jusqu'à son piano - et instinctivement, on compatissait. Il a pris appui sur le tabouret, a plaisanté dans le micro avec son accent du Midi qu'il n'avait pas perdu " Bonsoir, on a bien 5 minutes, non, vous n'êtes pas pressés?"  et puis, en finissant de s'installer, il s'est mis à jouer, d'une main: déjà la grâce est passée, il a fait un signe de la tête et l'on savait qui était le leader: on était presque honteux d'avoir osé éprouvé un moment de pitié, ne restait de place que pour le respect et l'admiration absolue.

Ses notes, cristallines comme des gouttes de pluie, profondes et légères, enchantaient. On dit parfois que lorsqu'ils meurent, les musiciens s'en vont jouer avec les anges: dans le cas de Petrucciani, c'était plutôt un ange qui était descendu parmi nous. Il aspirait à transmettre " la sincérité, le cœur, la vibration intime, comme un soupir avant la fin du monde". Il a réussi au-delà de ses espérances!

La musique qu'il composait nous emmenait dans des voyages vertigineux, des déambulations romantiques; ses mains lui offraient ce dont ses jambes le privaient: filer à vive allure, courir, sauter, ou tout simplement, comme il en rêvait, marcher sur le sable, auprès d'une femme...

Il figure très haut dans ma liste de regrets: je l'ai croisé à l'aéroport d'Heathrow, avec son chapeau noir et ses musiciens qui poussaient le fauteuil: j'aurais pu lui parler, lui dire que j'étais du Pradet, où il venait encore, sans façons, faire des bœufs dans un bar, lorsqu'il rendait visite à sa famille à quelques kilomètres de là... encore un instant qui est passé à jamais! Mais heureusement, beaucoup d'autres ont clamé leur admiration, haut et fort,  à ce grand monsieur qu'était Michel Petrucciani!

On peut écouter l'un de ses titres pour se laisser porter... September 2nd:



Mais c'est encore mieux de regarder ces 10 minutes tirées du film - reportage, présenté à Cannes cette année, hors compétition, que lui a consacré Michael Radford, : on le voit y retrouver Charles Lloyd  à Big Sur en Californie et retourner à New York, la ville dans laquelle il a puisé tant d'énergie:  la séquence se termine surtout sur une prise magnifique, au sommet d'un gratte-ciel, tandis que Michel joue l'une de ses compositions, Look Up!






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