vendredi 15 juillet 2011

Parce que c'est l'été... une de mes nouvelles qui s'accorde au temps qu'il fait...

-->
Des nouvelles de lui


Marion s’étira : la chaleur était difficilement supportable sous les oliviers. Dans le salon, Sabah baillait dans son coin et recherchait la fraîcheur des tommettes.

Inutile d’essayer de faire des courants d’air, il n’y avait pas de vent, les rideaux blancs de la chambre restaient désespérément immobiles, rendant même l’idée d’une sieste épuisante.

Et puis la sieste estivale, c’est mieux à deux, se dit la jeune femme en regardant l’horloge du couloir : un peu moins de trois heures avant que Raphaël ne descende du train.

Après avoir bu deux menthes à l’eau glacée, elle s’assit à la table en pichpin qui lui servait de bureau et imita son chat en posant la plante des pieds bien à plat sur le sol.

Au milieu des crayons et des pinceaux, elle prit le magazine laissé ouvert à la page 20 : c’était comme chaque année, le jeu de l’été avec un voyage, quelques robes de stylistes et beaucoup de trousses de maquillage à la clé. Il y a bien longtemps, sa mère avait gagné un stylo en élucidant des énigmes, semaine après semaine, en vacances à Gérardmer.

Cette année, pas un jeu de détective, mais plutôt littéraire: «  Participez à notre concours,  Des nouvelles de lui : parlez-nous de votre mari, votre compagnon, votre amant, bref, de l’homme de votre vie ! Dites-nous s’il sent bon le sable chaud, faites-le devenir le héros de votre histoire… »

L’exercice pouvait être drôle. En tous cas une bonne raison d’écrire de nouveau, au lieu de remettre toujours à plus tard, de vacances en vacances. N’était-elle pas descendue un peu avant Raphaël pour justement libérer  son imagination et sa créativité ?

Et puis, avec cette chaleur, ça ou autre chose… Elle ouvrit son portable. Ne ferait-elle pas mieux de rédiger à la main d’abord?  Elle pianota un peu nerveusement sur le clavier l’ébauche d’une mise en page.

Faire le portrait de Raphaël… pas avec des couleurs mais avec des mots…

«  Il s’appelle Raphaël… » commença-t-elle, pour l’effacer tout aussitôt.

Comment parler de l’homme qu’on aime ? Elle leva la tête vers le jardin et se dit que ce qui était dommage avec un ordinateur, c’est qu’on n’avait plus de crayon à mordiller pour s’aider à trouver l’inspiration.

Elle pourrait décrire leur rencontre, assez rocambolesque.

« Il était une fois, un homme qui dînait avec ses amis et un garçon de café un peu distrait

Ils lui devaient leur rencontre, à ce Bruno qu’ils retournaient voir de temps en temps. S’il ne s’était pas trompé et ne l’avait pas amenée à la table de Raphaël au lieu de celle où son frère et ses cousins l’attendaient… il suffit parfois de pas grand-chose pour changer le cours d’une vie.

Mais beaucoup de lectrices allaient sûrement raconter leur rencontre avec un grand R, l’instant magique  «  nos regards se cherchèrent, se trouvèrent… », rien d’original et en plus, il faut être prudent pour éviter de tomber dans la mièvrerie et le cliché.

Pareil pour le premier baiser… Le leur, était encore bien clair dans sa mémoire pourtant : devant les bouteilles de champagne, dans un supermarché : il tenait dans sa main un brut rosé, et lui avait demandé ce qu’elle préférait.

-       On fête quoi ?
-       Çà !

Et il l’avait embrassée.

Je devrais retourner au supermarché avec lui,  à la rentrée,  et rejouer la scène. Elle était digne d’une de ces publicités que, petite, je collectionnais dans les journaux féminins, et qui clamaient qu’un diamant est éternel : on y voyait des couples, sous la pluie, sous les lampions du 14 juillet, dans un champ de blé, et l’heureuse élue expliquait dans un texte de quelques lignes comment il s’était déclaré. 

Sabah tremblait un peu en dormant, rêvait-elle au matou idéal?

Marion saisit un crayon et entreprit de croquer le visage de Raphaël : elle avait eu un premier prix de portrait après tout, et d’après Madame Heatherley, elle possédait un don certain pour saisir les ressemblances.

En quelques gestes apparurent les cheveux souples, les lèvres sensuelles. Le regard restait toujours la partie la plus délicate : comment en reproduire la brillance et l’intensité?

Et si elle le décrivait physiquement ?  Pas toutes les lectrices n’avaient la chance d’avoir un mari aussi séduisant que le sien ; en tous cas, ses étudiantes l’appelaient Beau Prof et quelques-unes devaient l’envier…

Non, il fallait marquer leur différence ; pourquoi ne pas raconter un de leurs voyages : le fou rire dans la chambre bleue de Kastellorizo, au panorama à couper le souffle, le voyage surprise à Londres pour l’emmener voir l’exposition Van Gogh qu’ils n’avaient finalement pas vue, l’aller-retour dans la journée à Lyon pour déjeuner dans un bouchon juste parce que le nom l’avait rendu curieux?  Ou  encore leurs soirées films de minuit quand il l’appelait Madame Cinéma?

La chaleur devenait de plus en plus pesante. Elle espérait que la climatisation du train fonctionnait correctement. C’est Marguerite Duras qui traduisait si bien l’accablement du soleil, la sensuelle torpeur qui saisit les corps ; elle chercherait Les petits chevaux de Tarquinia dans la bibliothèque de la mezzanine, ce soir, pour le relire…

Pour l’instant, elle devait s’appliquer et trouver un angle d’attaque pour cette nouvelle, mais toutes ses idées lui semblaient banales, fades. Quand on vit avec quelqu’un depuis plusieurs années, on ne voit évidemment plus la personne de la même manière, elle perd de son mystère, élément clé de séduction, même si en contrepartie, on est aussi la seule à connaître ce que personne d’autre ne soupçonne… Elle se souvenait que Joanne Woodward plaisantait en assurant qu’être la femme de Paul Newman, c’était aussi le voir fatigué, en caleçon et chaussettes.

Mais sait-on jamais vraiment qui est l’homme ou la femme que l’on aime ?

On accepte par amour de partager sa vie avec une autre personne, de lui consacrer son temps, ses nuits. On lui offre son corps, on fait le serment de renoncer à tous les autres baisers, toutes les autres caresses, d’ignorer ceux ou celles qui pourraient nous aimer différemment ou mieux…  Mais les pensées, les sensations, elles, elles s’échappent comme des électrons libres, l’autre ne peut les retenir, parfois les deviner, mais jusqu’à quel point ? Raphaël était lisse, mais n’avait-il pas de failles, de faiblesses  pour venir altérer son image irréprochable? Il se réveillait très lentement, ne savait pas lire les cartes routières et cherchait encore son chemin dans certains arrondissements de Paris, mais cela rajoutait seulement à son charme. Pour le reste…

Marion énuméra mentalement ce qu’elle préférait chez lui, elle n’avait que l’embarras du choix.

Que dire de sa générosité et son attention à l’autre ! Il était le premier à aider, consoler, intervenir pour ses amis comme pour un inconnu. Il ne supportait pas l’injustice, la bêtise humaine, l’incompréhension.

Même pour des détails, il n’oubliait rien: un jour il était arrivé chez eux avec un grand sac : c’était le manteau rouge, qu’elle avait admiré avec lui quelques jours auparavant.

C’était peut-être ennuyeux de décrire un homme aussi parfait, on croirait qu’elle déformait la vérité, qu’elle inventait…

Justement, elle pourrait créer un personnage, mais pas un mari alors, plutôt un amant, qui la retrouverait à chacun de ses voyages à Paris ; il serait empressé comme ceux qui ne font que passer, elle le rejoindrait dans une suite avec  vue sur les Invalides, chaque fois plus amoureuse et désespérée quand elle le regarderait partir vers son autre vie.  Elle n’aurait pas le courage de rompre et se mettrait à souffrir. Elle continuerait à faire une croix dans son agenda pour engranger chacun de ses appels, et à attendre ses messages de Singapour ou de Chicago en se demandant si d’autres jeunes femmes l’espéraient comme elle.

Marion commençait à s’amuser avec cet homme; il fallait sans attendre lui trouver un prénom…

Sabah se frottait contre ses jambes nues en la chatouillant, sans aucune énergie pour chasser les mouches qui semblaient la narguer.

Saul, il serait Brésilien, sombre et élégant avocat international…

Ou encore, Thor, publicitaire talentueux, né dans les fjords et vivant à New York.  

Elle se resservit de l’eau, rajouta trois glaçons, et songea qu’il fallait se dépêcher, il arriverait bientôt. Pas son amant, son mari !

Elle passa le verre glacé contre ses joues brûlantes.

En deux, trois coups de crayon, elle esquissa un visage à la mâchoire carrée, des yeux pâles, des cheveux très courts -  le contraire de Raphaël en somme.

Elle sourit à l’idée de ce qu’en conclurait un psy.

« Je n’arrive pas à m’habituer à tes départs qui me laissent un frisson dans le cœur et l’odeur de ton after-shave dans les cheveux ! Ces jours-là, je déteste les téléphones qui réveillent, les taxis et les avions qui t’emportent ; je rêve de grèves illimitées, de tempêtes de neige, de frontières barrées… »

Après quelques retours en arrière pour modifier la place d’un mot, ou remplacer un adjectif par un autre, elle poursuivit le portrait de cet amant insaisissable. Concentrée sur son clavier, les idées affluaient, son esprit était plus agile que ses doigts, elle faisait des fautes de frappe, mais peu importait, elle avançait : elle retrouvait la griserie de se laisser porter par les phrases, entraîner par les mots, jusqu’au point ou l’on se demande qui mène véritablement la danse, qui guide qui ?

«  Quand tu pars, je reste avec mes doutes, mes peurs : je me demande si ces choses-là existent, ce couple étrange que nous formons, cette fusion au milieu d’un concert ou d’une rue… »

Elle ressentait une véritable griserie, elle en oubliait la chaleur, les mouches et les miaulements de Sabah qui tournait autour de son bol vide.

Elle s’en voulait de ne pas avoir eu le courage de replonger plus tôt dans ce plaisir si particulier : inventer des destins, décider de la vie d’hommes et de femmes que l’on aime, déteste, manipule, cajole, au gré de ses humeurs et de ses histoires.

Le salon était devenu très sombre tout à coup. L’horloge sonna l’heure d’entrée en gare du train de Raphaël. Elle sursauta, comme prise en faute, sous les draps, avec son amant imaginaire.

Le ciel avait viré au gris acier. Il allait faire un orage.

(Extrait " Des nouvelles de lui", Editions Géhess, 2010) 
***

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire