lundi 9 août 2010

F... comme Frisch Max

Quel dommage qu'il ne soit plus là pour poser son regard lucide et sans concession sur les travers de la société suisse et européenne ou pour sonder les différentes strates de notre conscience! Max Frisch a tellement bien fait de laisser l'architecture au profit de la littérature: sans cela, la Suisse aurait été privée d'un de ses plus grands écrivains de langue allemande -  bien traduit en français, j'ai comparé...-    Je pense à sa façon passionnante d'analyser la frontière, parfois très ténue, entre l'être et le paraître, ou encore l'arbitraire du concept d'identité, en essayant de répondre à la question existentielle "Qui suis-je?".  Dans Mein Name sei Gantenbein (1964), il montre des situations sous l'angle de trois personnes; l'un d'eux se fait passer pour aveugle " pour mieux voir ce qui se passe autour de lui, et surtout autour de sa femme..."

Avec Stiller (1954), on est presque dans un thriller avec Matt Damon: un homme est arrêté, on se trompe sur son identité, il proclame s'appeler autrement, mais même sa prétendue femme le reconnaît... De quoi se demander qui l'on est vraiment...

Est-ce que l'on décide un jour qui être dans sa vie, quel personnage endosser, et puis on continue à jouer ce rôle?  Ne pourrait-on pas devenir quelqu'un d'autre?

Zurich transit (1966), écrit  sous forme de scénario, montre un homme qui lit son avis de décès dans le journal que tient le passager assis à ses côtés dans un avion: vol de sa voiture sur le parking de l'aéroport, accident - le voleur n'était pas habitué à conduire une Porsche- quiproquo sur l'identité de la victime... du coup, il décide de ne pas détromper sa famille, ses amis, et de devenir l'observateur de sa propre mort: il va à son enterrement, il écoute les commentaires, il voit surtout comment se comporte sa femme... et au fur et à mesure, il a de moins en moins envie de ressurgir au milieu de ses proches... il réalise qu'il a la possibilité de devenir quelqu'un d'autre, qu'il est neuf: le sentiment est grisant, un peu comme avant de faire un grand saut en parachute ou dans l'inconnu.

Il décrit aussi les moments où la vie bascule, où l'on se surprend soi-même à toutes les audaces... L'homme, dans Homo faber (1957) est un cartésien, un Dipl. Ing. (un ingénieur diplômé d'état) ce qui laisse supposer beaucoup de méthode et peu de fantaisie: et pourtant, il suffit d'une jeune fille délurée avec une queue de cheval qui joue du ping-pong sur le deck d'un paquebot transatlantique pour que les certitudes s'effondrent, que les bouleversements s'enchaînent... Frisch y ajoute tous les éléments d'une tragédie grecque et cela donne des pages inoubliables!

Frisch, lui-même, n'est pas si loin de ses personnages d'hommes bien organisés, et pourtant, on a envie de dire " Cherchez la femme!" La mère de ses enfants, puis l'écrivaine Ingeborg Bachmann,  suivie d'une étudiante de presque trente ans de moins que lui, et d'une Américaine... que l'on retrouve sous le nom de Lynn dans Montauk (1975) : on imagine une Candice Bergen  avec laquelle l'auteur serait allé passer un week-end dans ce haut-lieu de Long Island, à observer le ressac des vagues  tout en découvrant l'inconnue avec laquelle il est parti...

Le style est comme un collage, quelques phrases en anglais, des juxtapositions, un puzzle de mots, d'impressions, le kaléidoscope d'une liaison.

Frisch était préoccupé par l'idée de  "Vergängnis", c'est à dire le côté éphémère des choses qu'il essayait de coucher sur le papier, pour les faire durer un peu plus, en quelque sorte...

J'aime cette photo de lui, souriant, détendu: différente de celles, où plus sérieux, il fume la pipe en se cachant derrière des lunettes à la Marcel Achard...

             
                                          

1 commentaire:

  1. chaque fois qu'on est passé par montélimar et avignon en route pour le pradet je devais penser à Max Frisch et homo faber :)
    et maintenant que j'ai lu ton "blog post" je veux lire Zurich transit!
    gros bisous à vous tous!

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