dimanche 3 janvier 2010

UNE HISTOIRE EN PHOTOS, EN GUISE D'HOMMAGE...

 
L'autre été 42



Je regarde trois photos, deux en noir et blanc, une en couleurs…

Sur la première, des enfants, petits garçons et petites filles, qui posent devant un banc. Sept sourires, timides ou frondeurs.Deux m’intéressent : assise au bout du banc, à gauche, celui d’une fillette de sept ans, joli nœud dans ses boucles sombres, joli manteau soigneusement boutonné, chaussettes blanches jusqu’aux genoux, les deux mains sagement réunies. Derrière elle, debout, encadré de deux autres garçons, le sourire franc du plus grand de la troupe, huit ans, frange blonde, gilet en laine et pantalon court bouffant, les mains dans les poches, l’air assuré. 

Deux regards confiants qui fixent l’objectif avec gentillesse. Je me demande qui tient l’appareil photo… Une Maman ?
Je sais que ce banc est devant un hôtel, à la Bourboule, une ville d’eaux en Auvergne : le temps des vacances, les parents y amènent leurs enfants qui toussent et se mouchent le reste de l’année.  C’est l’été 1942, mais ce n’est pas du cinéma : on est loin de l’île américaine du film, de la musique de Michel Legrand, et pourtant… La petite fille bouclée, Janine, qui est venue du Midi, fait grande impression à Roger, le grand, qui est descendu de Paris, avec sa mère. Le jour de son départ, il écrase vite quelques fleurs qu’il mélange avec de l’eau et  lui tend avec fierté son flacon : « Tiens, ma p’tite Janine, je t’ai fait un parfum… »

La deuxième photo pourrait être l’œuvre de Doisneau, ou même d’Elliott Erwitt : un jeune couple, saisi dans un moment d’intimité retenue, allongé dans un champ. Ils sont élégants, la femme en popeline claire, les lèvres que l’on devine rouges, un air d’Ava Gardner ; l’homme a jeté négligemment son imperméable dans l’herbe, il est en costume, clair aussi, cravate noire.
L’appareil de photo était peut-être programmé sur déclenchement automatique ; il l’aura posé sur une branche d’arbre ou un muret et couru la prendre dans ses bras, dans ce geste protecteur qui lui fait pencher la tête et baisser les yeux vers elle. Elle, qui est blottie dans le creux de son épaule, mais qui garde les yeux dans le vague, comme par timidité, pourtant démentie par l’éclat du sourire. Le sourire de Janine !

Le temps a filé, on est loin de la Bourboule.

La main qu’elle pose avec tendresse sur le bras de Roger, porte une bague de fiançailles et une alliance. L’avenir a la douceur de cette après-midi de printemps.


Le dernier cliché est en couleurs, aussi vives que le sujet : l’image parfaite d’un couple épanoui !

Assis à une table, au milieu de verres, d’œillets et de bleuets,  un homme et une femme, elle en blanc, lui en noir. Il porte des lunettes, elle a les lèvres toujours rouges.

Deux sourires complices, sûrs d’eux, le monde leur appartient : ils n’ont peur de rien ni de personne. Regard noir et regard gris montrent que leur amour, qui baigne cette photographie, peut vaincre n’importe quoi et n’importe qui!  



On est dans les années 80, le bonheur est attablé… Il n’y a plus de timidité chez Janine et Roger, ils sont bien dans leur vie, dans leur plénitude !

Je regarde encore, je scrute chaque détail, je prends une loupe, je découvre une légère éraflure sous le genou gauche de la fillette de la Bourboule, j’essaie de deviner la marque de la montre sur le poignet de la jeune femme dans le pré, et l’âge exact de la beauté brune qui a dû charmer le photographe qui l’a flashée…

Je me demande si les photos peuvent nous donner des indices sur l’avenir.

Est-ce que les objectifs saisissent des instants de clairvoyance, lorsqu’ils immortalisent une légère crispation ou un éclat particulier de la prunelle ?

La petite fille et le petit garçon, le Parisien et la Provençale, pouvaient-ils imaginer, dans cet été de France en guerre, que ce cliché serait suivi de centaines d’autres dans les soixante années à venir ?

Et la jeune épousée, vers quel avenir ses yeux se perdaient-ils ? Pouvait-elle visualiser le couple qu’elle formerait toujours, des décennies après, avec un Roger aux cheveux moins noirs mais à l’attention toujours égale à son égard ?

Je sais que c’est facile, après, d’interpréter les photos, d’y voir des signes, là où il n’y a que des instantanés de vie.

Et serions-nous plus sages ou plus fous si nous savions de quoi l’avenir sera fait ?

A l’âge de cinquante-deux ans, Janine, ma mère,  a eu un cancer, que la radiothérapie a guéri, mais qui l’a laissée paralysée et lui a causé des douleurs extrêmes qu’elle a supportées courageusement pendant plus de vingt ans. Roger, mon père, s’est consacré totalement à elle.

Le 24 décembre 1953, mes parents s’étaient fiancés.

Le 24 décembre 2009, cinquante-six ans plus tard, dans la nuit, ma mère s’en est allée, vers des lieux que l’on n’a encore jamais photographiés.







5 commentaires:

  1. Je ne sais pas si beaucoup de parents ont la chance d'avoir des enfants qui les aiment autant que toi tu aimes les tiens.
    C'est très beau et je t'envie d'oser dire ton amour comme ça, sans pudeur, sans crainte.
    Mais pour qui te connait, rien d'étonnant.
    Ton amie Bleue

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  2. très touchant et édifiant.....cet amour si sur de lui !
    Merci de ce partage
    Laurence

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  3. Hello Regine,

    I have done my best to translate (with my inadequate schoolboy french) your blog on your parents' lives together. The word 'blog' seems a harsh word for so tender a story, so beautifully written by you.

    I know Liz has already spoken to you and has expressed her deep sadness at your loss. I share her feelings. I know how much you adored your mother, and that you will miss her greatly; I am thinking of you and your dear father at this sad time.

    With love and best wishes

    Barry

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  4. Dear Regine,
    I am so sorry for your loss. This is such a beautiful and moving hommage to your mother. What you have written here is what life is all about - precious moments, precious details, instants in the river of time that we want to make stand still as they appear to have in these gorgeous evocative images. Your writing is beautiful, and I will come back to read this again and again...
    Wendy

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  5. Regine:

    ton histoire m'a fait pleurer . . . et m'a fait penser aux photographes, aux parents, au courage. Merci pour le blog vraiment touchant.

    Nancy

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