mercredi 16 décembre 2009

Nouvelle - "VEILLE DE FETES", UNE HISTOIRE DE SAISON, EN CADEAU POUR MES FIDELES LECTEURS ET LECTRICES QUI ME RECHAUFFENT LE COEUR TOUTE L'ANNEE...



Veille de fêtes

Le vent froid s’engouffrait sous les pans de son manteau trop léger pour ce soir de Décembre. Elle remontait le boulevard Haussmann, en essayant de se frayer un passage entre les touristes qui se pressaient devant les vitrines des grands magasins, les enfants à la traîne de leurs mères, qui montraient du doigt les peluches qu’ils voulaient, et qu’ils auraient, sans aucun doute, et la foule quotidienne des Parisiens qui filaient vers le métro pour rentrer chez eux. Elle aussi, elle rentrait chez elle, mais avant, il lui fallait encore aller déposer quelques chemises, près de l’avenue de l’Opéra, et surtout ne pas oublier d’acheter un timbre au tabac du coin de la rue Auber.

Une petite pluie fine et glacée s’était mise à tomber, elle frissonna un peu et remonta le col roulé sur sa bouche. En traversant devant le Café de la Paix, elle pesta en mettant le pied dans une flaque d’eau, - il y avait toujours des flaques d’eau le long des trottoirs de Paris, même quand il ne pleuvait pas !- et elle faillit tomber sur une grande blonde chargée de sacs siglés, aussi chics que leur probable contenu.

L’employée du pressing était en train de glisser soigneusement une longue robe de soie rose poudré dans une housse transparente avant de la tendre à un homme rond et élégant qui patientait en jouant avec ses gants. A son tour, elle lui remit son paquet de linge, oui, c’était encore pour ce client belge, qui dormait dans un hôtel deux étoiles mais exigeait d’avoir ses chemises impeccables…

De nouveau dans la rue, de nouveau dans le froid de la nuit qui brillait de mille feux, les phares, les guirlandes, les devantures plus ou moins racoleuses, elle zigzagua entre les automobilistes et les bus, en s’efforçant de ne pas glisser sur le gras des pavés.

Elle attendit, sur le pas de la porte, moitié au chaud, moitié au froid, dans la file devant le guichet du tabac, précédée de gratteurs en tous genres qui cherchaient la fortune à coups de quelques euros. Elle, elle n’y croyait pas ! « Voilà vos deux timbres… » Elle n’en voulait qu’un, tenta de protester, chercha un peu de monnaie supplémentaire en haussant les épaules. Le buraliste était de bonne humeur, il regardait un match de foot sur un écran sans son, « Allez ma p' tite dame, je vous offre le deuxième, vous n’aurez qu’à écrire au Père Noël…! »

Une lettre au Père Noël … est-ce que cela se faisait encore ? De nos jours, les enfants ne doivent plus trop y croire, ou alors, ils lui envoient des textos, des courriels, le Père Noël doit avoir un groupe de fans sur Facebook, un blog… On doit commander ses cadeaux en ligne, les recevoir avec une dédicace, le business de Noël, la fin des illusions !


Et cette année encore, malgré la crise, ou plutôt à cause d’elle, on semblait vouloir briller toujours davantage, des fards à paupières aux vêtements, tout devait luire et reluire, on devait « faire la fête » ! L’apothéose avant la chute !

Elle aussi pourtant, elle avait profité de toutes ces paillettes ! Mais ce n’était pas le dépit qui la faisait dénigrer ces fastes un peu trop clinquants : même du temps où elle courait chez le traiteur pour acheter un peu plus de foie gras afin de combler quelques invités de dernière minute, même lorsqu’elle hésitait entre la soie noire ou le satin grenat, elle se disait déjà que c’était bien indécent de voir ce déploiement de victuailles dignes de ripailles d’un autre âge, quand plus de la moitié de la planète ne mangeait pas à sa faim !

On parlait des risques climatiques et on scintillait de plus belle… On hésitait pour acheter le cachemire ou le mérinos, le parfum ou l’extrait, le champagne brut ou rosé, pour trinquer avec des amis ou de la famille auxquels souvent on ne parlait pas une grande partie de l’année !

Coincée contre la porte, au fond de la voiture de tête, elle toucha le timbre dans sa poche. Cher Père Noël … Par où commencer, que lui demander ? La paix dans le monde, le bonheur pour tous, plus de tolérance, la santé ? Pas besoin de jouer les démagogues quand on n’est même pas capable de se débrouiller toute seule ! Oui, mais, bon, vous savez, Père Noël, je n’ai pas eu de chance, mon compagnon est parti en vidant nos comptes, quand il a perdu son emploi, et pourtant il avait un excellent travail ; moi, je n’ai pas vu arriver le danger, j’avais toujours vécu au jour le jour, plus cigale que fourmi, donc, un matin, catastrophe, plus personne, et plus grand chose ! On descend plus vite que l’on ne monte, dans la vie ! Après quelques semaines de stupeur léthargique, j’ai ravalé ma salive, essayé de sauver le peu qui me restait, pris un studio, frappé à des portes, essuyé des refus, réalisé que les diplômes deviennent très vite poussiéreux, et à présent, je tends des clés aux clients du seul hôtel qui ait bien voulu m’employer… Par les temps qui courent, je ne vais pas me plaindre… Enfin…

La rame de métro freina brutalement, précipitant un petit garçon dans ses bras.

A la station Cadet, elle retrouva le fil de ses pensées…

Enfin, Père Noël, comme dit la chanson, je n’ai pas toujours été très sage, mais je vous demande pardon… Ce qui me manque le plus, ce n’est ni le taffetas ni les chocolats, c’est le regard, j’ai perdu le regard des gens, en général… J’ai l’impression d’être transparente, soluble, invisible, comme tout à l’heure, pour la femme aux sacs siglés, ou même la mère de ce petit garçon, qui vient de me tomber dessus : elle a pris le bras de son fils, sans me voir. Je n’existe plus. A l’hôtel, les clients me donnent leur clé tout en parlant à leur portable, mon patron me laisse des post-it sur l’écran du pc, mon immeuble n’a plus de concierge, évidemment, et vu mes horaires, je ne croise pas souvent quelqu’un dans la cage d’escalier… Avant, au moins, on faisant semblant de me voir, de me considérer, maintenant, avec mon manteau qui s’élime un peu et ma démarche qui a perdu de son assurance, on ne prend même plus cette peine ! Quand je pense que je croyais que le monde m’appartenait lorsque je hélais un taxi, place de la Concorde, en sautant légèrement entre les flaques dans mon imperméable rouge !

En tous cas, c’est certain, à présent, je comprends mieux l’attitude des gens qui vivent dans la rue ; ils préfèrent souvent nous montrer leur dos, nous ignorer, ou alors, garder les yeux dans le vague, plongés dans un passé plus ou moins lointain, un paradis perdu… Ils ont honte, souvent vis à vis d’eux-mêmes, à cause de leur dignité reniée, du manque d’humanité qu’ils rencontrent, même à la sortie des églises.

Ah, Père Noël, ce n’est plus une lettre que je pourrais vous écrire, c’est un livre , pas de revendications, non, plutôt de bonnes résolutions, mais pas comme celles que l’on fait, dans les bulles de champagne, accompagnées d’un signe cabalistique, avant le douzième coup de minuit, le 31, et que l’on oublie dès son réveil ! Non, des résolutions, simples mais évidentes, comme se respecter, rester vigilant pour soi-même et les autres, relativiser, revoir ses priorités, avoir conscience de ce que l’on a, compter ses « blessings » comme l’on dit en anglais, réaliser que nous sommes fragiles mais que nous avons aussi des ressources qui ne demandent qu’à être exploitées. Savoir se contenter de petits bonheurs, être heureux au nom de ceux qui ne peuvent plus l’être…

Elle sortit de la bouche de métro, loin du brouhaha des grands boulevards ; ici et là, seulement quelques guirlandes qui vacillaient dans le vent et la pluie qui avait redoublé d’intensité.

Elle marchait un peu courbée pour aller plus vite. Elle repensa, comme toujours avec beaucoup d’émotion, à ce jeune sans toit, qui, un soir semblable et froid, alors qu’il s’apprêtait à se coucher sous un carton, s’était relevé pour aller aider une vieille dame en difficulté à traverser la rue, puis s’en était retourné, sur son bout de trottoir glacé, un sourire aux lèvres…

« Madame, s’il vous plaît…? » Elle sursauta. Elle n’avait pas entendu venir l’homme qui s’avançait, sous son parapluie, un plan à la main.

« Je crois que je me suis perdu, excusez-moi… je cherche… Mais… mais Madame, ça ne va pas ? Vous pleurez ? »

Elle releva la tête et vit deux yeux sombres qui la fixaient dans la lumière blanche du réverbère, l’air sincèrement inquiets pour elle.

Elle serra fort le timbre au fond de sa poche.

Merci Papa Noël !

© Régine Zambaldi – Veille de fêtes - 13 décembre 2009

8 commentaires:

  1. Très beau texte, émouvant !

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  2. Michel Jonasz aurait pu s'en inspirer pour écrire une chanson. C'est tellement poetique et visuel à la fois. Merci Régine

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  3. C'est du bon Zambaldi, ça! Vivement Noël 2010 pour le prochain épisode!
    N.

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  4. Merci pour ces quelques lignes qui font du bien, par leur sincérité et leur justesse ! Moi qui n'ai pas le temps de lire, j'apprécie particulièrement cet instant ! Quel talent !. Olivier Labat

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  5. Ta marrainne a bien pleuré (elle n'a pas été seule...) Texte bien émouvant que nous avons lu en famille et que nous avons beaucoup apprécié. Bonnes fêtes et à bientôt.

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  6. Cette histoire est aussi la mienne et cette femme est mon sosie. Mais moi, je n'aurais jamais pu coucher cette nouvelle sur le papier avec autant d'élégance et de style que vous. Je vous remercie de l'avoir fait pour moi ... Je suis émue et m'accroche à vos dernières lignes : le Père Noël existe-t-il vraiment ?
    Merci pour ce petit bonheur. Brigitte.

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  7. Muy lindo! pero da frio ver la soledad en la que vive tanta gente como tu personaje. Aprendamos a "ver" a los otros y a decirles "te quiero" con eso cambiariamos el mundo. Guadalupe

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  8. Magnifique comme d'habitude!! Bravo pour cette tres jolie histoire qui m'a fait sourire et beaucoup emue! Merci! je t'embrasse fort

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