samedi 27 juin 2009

Extrait II du roman "Chez nous", Géhess Ed. 2007


(...) Quand ils parlaient de ce voyage, le temps s’arrêtait, leurs yeux s’échappaient vers un pays connu d’eux seuls : même toutes petites, lorsqu’ils nous décrivaient leurs festins de poissons et de pêches jaunes sous ce soleil presqu’accablant, nous pressentions confusément que c’était autre chose qui faisait vibrer leurs voix. « Si vous aviez vu votre mère sur ces chemins de chèvres, elle sautillait et s’amusait à faire des éboulis. Et quand on arrivait en bas des falaises, on se baignait jusqu’au soleil parti, tu te souviens, Marie ?

Notre mère se rappelait de cela et de tout le reste : « Bruno, parle-leur des vagues pendant le retour vers Formia! J’ai cru qu’un mauvais génie nous punissait d’avoir été si heureux ! »

Et Bruno, notre père, de nous donner tous les détails.

Ces dix jours semblaient avoir scellé leur amour à jamais.

Quand les gens disaient Bruno et Marie, ils hochaient la tête, d’un signe de connivence, souvent aussi d’envie : un couple si rare, qui se devinait sans cesse, se complétait, s’admirait, se réinventait, se soutenait, se contestait parfois pour mieux se retrouver : à les voir vivre, on apprenait à aimer.

Ils ne se faisaient pas prier pour raconter leur rencontre à Paris, à la sortie d’un restaurant ; mon père y déjeunait pour raisons professionnelles : il devait écrire un article sur leur nouvelle carte printanière.

Contrairement à ses confrères, il ne goûtait pas à tous les plats, il avait développé sa propre technique. Bien sûr, il mangeait une entrée, un plat principal et un dessert parfois, mais surtout il observait les autres convives. Il savait repérer d’instinct - grâce à Méise, qui l’emmenait partout avec elle, il avait acquis une solide culture
gastronomique dès son plus jeune âge - les personnes qui allaient au restaurant pour la frime, sans faire la différence entre ce qui est bon ou tout juste mangeable, ou ceux qui y allaient pour parler, flirter, négocier et qui n’attachaient que peu d’importance au liant d’une sauce ou au fondant d’un macaron.


Heureusement, il y avait aussi ceux qui consacraient à ce moment toute l’attention requise, une attention joyeuse, parfois un rien solennelle. Ceux-là intéressaient mon père. Ils savaient qu’ils pouvaient compter sur eux. Il les observait, notait les plats qu’ils avaient commandés, leurs mimiques, suivant la distance, des bribes de conversation, « ce magret, juste ce qu’il faut de cuisson..., tu ne trouves pas les crevettes un peu fades ? ». Il se concentrait sur une ou plusieurs tables suivant l’occasion et surtout, il s’arrangeait toujours pour sortir en même temps que ses cobayes, afin de ne rien perdre de leurs commentaires. Il les interpellait, se présentait, et partageait leurs impressions : parfois la conversation s’éternisait sur un bout de trottoir ou finissait tard dans la nuit, dans le bistrot d’à côté, les soirs où mon père rencontrait des passionnés comme lui qui considéraient la cuisine comme un art majeur !

C’est ainsi qu’un midi, il avait fait une rencontre pour la vie : Marie.

C’était un samedi du mois d’avril, un restaurant aux allures provinciales, murs laqués bordeaux, nappes blanches, comptoir à l’ancienne : dès la salade tiède de langoustines, il l’avait vue. Il avait repéré sa table, ou plutôt elle, à cette table.

En faisant son tour des lieux pour chercher ses acolytes le temps d’un repas, il avait entendu son rire. Elle était assise avec quatre personnes, trois hommes, une autre femme : ils mangeaient joyeusement en racontant des histoires. Ils interpellaient souvent le garçon pour davantage de pain, encore un peu de vin, la conversation allait bon train.

D’ordinaire, le regard de mon père aurait glissé sur eux et les aurait écartés en quelques secondes, trop occupés qu’ils semblaient à parler pour prendre le temps d’approfondir la saveur des plats. Pourtant, là, même mon père n’attachait plus d’importance à la cuisson de son foie de veau poêlé. Toute son attention se fixa sur la jeune femme blonde qui faisait rire ses amis et qui mangeait de bon appétit.

- Elle mangeait quoi, Maman ? demandions-nous à chaque fois.

- Je ne sais pas, c’est pour vous dire l’effet qu’elle me faisait, je suivais ses gestes, ses lèvres, ses yeux, et j’en oubliais mon travail ! Et je commençais même à ressentir une drôle de jalousie pour ces trois types qui l’accompagnaient, l’un d’eux devait sûrement être son petit ami !

- Et toi, Maman, tu l’avais vu, Papa ?

- Non, je discutais d’un projet de voyage en bateau avec mes amis. Je ne l’ai vu qu’à la sortie quand il nous a demandé comment nous avions trouvé notre repas. J’ai jugé la question tellement saugrenue que je n’ai pas du tout cru à son histoire. En plus il était là, grand, mince : avec son allure sportive il avait plus l’air d’un joueur de tennis que d’un critique gastronomique, ventru avec nœud papillon.

C’était peut-être à partir de ce jour-là qu’elle s’était méfiée des apparences !

- Enfin, même si tu n’as pas cru à mon histoire, tu m’as quand même donné ton numéro de téléphone ! protestait Papa.

Dix jours plus tard, elle avait même accepté qu’il l’emmène goûter les meilleures coquilles St Jacques d’ Honfleur, ensuite ce fut Etretat. Décidément, ils aimaient les falaises.

Je me rassis à la fenêtre, le soleil striait le sol, un léger vent me frôlait le dos, il n’y avait plus de rideaux pour se gonfler comme une voile, ni de feuillets pour s’envoler.

Mon cœur qui s’était rempli de toutes ces évocations, n’arrêtait plus de gonfler, lui : cela devint vite insupportable. Mes joues étaient déjà mouillées avant que je ne prenne vraiment conscience de ce torrent, de ce chagrin que je laissais enfin exploser. Je me crispai sur la photo, devenue floue à travers les larmes.

Tant de bonheur anéanti en quelques instants, en plein été : une route de vacances à la Trenet, une enfilade de platanes pour aller découvrir une auberge en amoureux, et puis un chemin de traverse et la charrette de foin, trop lente pour passer, la voiture trop rapide pour freiner…

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