samedi 27 juin 2009

Extrait I du roman "Chez nous", Géhess Editions, 2007


(…)Je rentrai dans la maison par le petit couloir, pour m’assurer que je n’y avais rien oublié.

« Ton père et ses gâteaux. » la phrase de Martine, quelques mots anodins en apparence, dont je pressentais confusément le danger.

La cuisine, que j’avais laissée dans son obscurité en arrivant, était toute proche. Je pris une grande inspiration et y entrai. Il fallait tâtonner, non par crainte de se cogner, mais pour trouver la poignée de la fenêtre à petits carreaux, tourner l’espagnolette, ouvrir les volets et accueillir la lumière à flots : je glissais mes mains sur la porcelaine blanche de l’évier et je fermai les yeux.

Ce n’était pas tant l’absence de meubles, qui rendait la pièce si différente de mes souvenirs, c’était avant tout l’absence d’odeurs, de fumets, de parfums : mon père y préparait de formidables festins et faisait de chaque repas un instant spécial : il avait le don de composer avec les restes les plus variés du réfrigérateur comme celui d’adapter les recettes des grands chefs qu’il côtoyait. « Tout est dans la mise en place » avait-il l’habitude de dire, trop modeste.

J’étais là, dans son univers, son royaume et je ne pouvais plus endiguer les images qui affluaient et que je n’essayais même plus de retenir. Ses yeux bleus toujours un brin moqueurs même dans les occasions les plus graves. Son air distrait, comme pour cacher, par pudeur, l’extrême attention qu’il portait à chaque être et à chaque chose. Son sourire charmeur, celui d’un gamin qui vient de jouer un bon tour et qui avait même réussi à décontenancer ma grand-mère lorsqu’il lui avait annoncé, à la fin de ses études dans une grande école de commerce parisienne - qu’il avait suivies surtout pour lui faire plaisir -, qu’il comptait désormais se consacrer à la critique culinaire et à la gastronomie.

C’était mon père, on ne pouvait pas lui résister : Papa qui posait sur la table son faisan farci devant des convives conquis d’avance, Papa qui nous trimbalait à tour de rôle sur son vélo pour nous emmener déguster du St Nectaire dans les fermes des alentours de Besse-en-Chandesse, ses retours triomphants des marchés, d’où il exhibait ses trouvailles, des épices rares, l’œil vif d’une daurade royale.

Nous avions appris la géographie française grâce aux récits détaillés de ses tournées professionnelles : « Les filles, disait-il en s’adressant aux trois femmes de sa vie, vous auriez dû goûter cette galette au lard, mais pas trop fumé, le lard ! Ou encore, « pour les joues de lotte au Noilly, il n’y a que Kerguélen, à Quimper ! »


Il y avait aussi l’Auberge du Centre, Chez Gabriel, le Bistrot de la Tour, et tant d’autres, toute une poésie de lieux qui nous faisaient voyager les papilles, du Rouergue aux Vosges, de Vannes à Toulouse, de Poitiers à Chantilly…

Un jour, l’institutrice de Lucie avait demandé où se trouvait Bourges, et ma sœur avait aussitôt répondu « C’est où il y a Le Jardin Gourmand !

J’entendais encore la voix de mon père, un peu cassée, déclarer du même ton solennel que la blanquette était servie et que la valeur des amis résidait dans leur cœur et non leur compte en banque.

D’ailleurs les longs dîners d’été qui s’étiraient tard dans la nuit sous la tonnelle réunissaient des assemblées cosmopolites: un avocat sénégalais, l’héritière d’une dynastie industrielle, un instituteur qui œuvrait dans l’humanitaire et montait des opérations de sauvetage d’orphelins au bout du monde - auxquelles mes parents participaient aussi -, une écrivaine suisse aux idées très progressistes, un spécialiste de ressources humaines franco-allemand, fin connaisseur de jazz et de bons mots, un journaliste suédois et tant d’autres qui se croisaient, s’interpellaient, s’admonestaient parfois mais se réconciliaient invariablement autour des plats délicieux que leur concoctait mon père.

Et puis il y avait des chefs, connus et inconnus, des patrons de bistrots, de restaurants étoilés, des vignerons, qui débarquaient dans la cuisine pour des dégustations improvisées, et qui nous initiaient, Lucie et moi, à la philosophie des saveurs.

Mon père s’intéressait plus à la marmite qu’aux distinctions et c’était ce qui lui valait d’être reconnu comme impartial et apprécié dans cette profession parfois facile à influencer : il était toujours à la recherche de sous-chefs talentueux, de secrets de casseroles bien gardés, de recettes revisitées !

Martine avait peut-être raison : les gens et les choses continuent de vivre aussi longtemps qu’on y pense, peu importe où l’on se trouve, chacun promène sa géographie avec soi : la cuisine de mes souvenirs était bien plus présente et odorante que cette pièce vide, un peu humide et terriblement nue. Même l’office qui jouxtait la cuisine et le cellier pour garder à portée de main les herbes, figues sèches, confitures et vins, n’avait pas retenu l’anis des bouquets de fenouil sauvage qu’accrochait mon père à une poutre, entre un portrait d’Arcimboldo et des piles de livres de cuisine à l’ancienne.

Le téléphone vibrait dans mon sac, mais je ne réagissais pas, prise, plus que je ne voulais bien l’admettre, par ce voyage à rebours, auquel j’essayais encore faiblement d’échapper.


Je réalisai tout à coup que je n’étais même pas allée dans ma chambre. Je ne pouvais pas voir toutes les pièces et oublier celle-là, mon repaire !

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