dimanche 28 juin 2009

Extrait - "Deux ou trois choses à te confier", I (parution juillet 09)


Vougliameni : j’aimerais bien y être avec Gabriel, qui, attablé avec Yannis, me téléphone pour me parler d’amour, me rappeler qu’il est là, toujours, de près ou de loin, il s’inquiète, pour Lise, pour moi. Il sait que je me blâme pour tout ce qu’il arrive, il ne veut pas que je me fasse du mal. Il me passe Yannis, j’aime beaucoup ce jeune homme, dès notre première rencontre le courant est passé : il est sensible, attentif, ses yeux noirs brillent d’intelligence - lui aussi, pense à nous, me charge de dire à Lise que si un voyage dans le Péloponnèse la tente, il est prêt à lui servir de guide… Eux deux s’entendent bien, qui sait, un voyage serait peut-être une bonne idée ?

Des idées, j’en ai besoin, des efficaces, pas les folles qui tourbillonnent dans ma tête et ne mènent nulle part : je tricote mes pensées, à l’endroit, à l’envers, serrées ou plus lâches, au point mousse : dommage que dans la vie, l’on ne puisse pas défaire quelques rangs pour recommencer en s’appliquant davantage lorsque l’on saute une maille !

Je suis dans la grisaille de Paris qui en temps normal ne me dérangerait pas. « Temps normal », c’est une expression qui doit revenir beaucoup dans ce journal, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela existe, dans la vie, un temps normal ? Nos jours sont faits d’événements, petits ou grands, dont la normalité dépend de ce que l’on définit comme tel. Le temps s’est bloqué chez nous, comme sur la montre à gousset pendue au mur du bureau, ou plutôt, il file entre nos doigts mais dans une direction qui me dépasse : je ne maîtrise plus rien, pouce, s’il vous plaît, on s’arrête cinq minutes, pour que je tente de reprendre mes esprits, que je retrouve le sens du cours de mes jours !

Je pense à Yannis : est-ce que c’est plus facile avec un fils ? J’ai souvent cru que les mères d’un François ou d’un Romain devaient savoir plus de choses sur la gent masculine que je n’en saurai jamais. Mettre au monde un petit homme, est-ce entrevoir un petit peu le mystère de l’autre sexe ? On ressent peut-être cela à un moindre degré lorsque l’on a un frère ?

En tous cas, pendant ma grossesse, peu m’importait, fille ou garçon, tant que le nombre de doigts était exact comme disait Philippe. « Lise » c’était mon choix, pas en souvenir des vieux Lisette qui s’entassaient au grenier, mais parce que je trouvais ce prénom délicat, peut-être inconsciemment à cause de la même consonance que le lys, aérien, léger. Je ne connaissais pas de Lise pour m’influencer, donc la mienne serait forcément unique. Après la naissance, on m’a offert un petit ouvrage sur ce prénom, j’y ai lu que ma fille serait active, révoltée, lutteuse, pleine d’idéaux mais foncièrement honnête - alors, lutte ma grande belle, ma chérie !

Et puis, réjouis-toi, tu aurais pu être un Hippolyte - c’était le prénom que ton père avait trouvé si sa descendance était mâle. Je n’avais pas sauté au plafond !

Ma fille, tu doutes parfois de mon amour pour toi, il ne te semble pas assez grand pour venir à bout de tes problèmes, tu ne réalises pas encore que j’ai commencé à t’aimer en rêve, avant même ta conception, et puis chaque seconde de ces neuf mois au rythme de ton développement : j’aimais tes deux millimètres, ton cœur qui prenait toute la place sur la première échographie, tes doigts qui se formaient, les coups de pied ou de coude que tu me donnais et que je comptabilisais précieusement.

Je te disais des mots doux, te faisais écouter mes musiques préférées, te chuchotais des secrets. Après la salle d’accouchement, lorsque nous nous sommes retrouvées seules pour la première fois en tête-à-tête, toi, couchée contre ma poitrine, cinquante-deux centimètres, trois kilos et cent cinquante grammes, je t’ai expliqué à voix basse le grand chambardement que tu venais de vivre, ce long tunnel, cette forte poussée qui t’avait propulsée dans un monde inconnu, plus froid, plus silencieux. Je te serrais sur mon cœur, pour que tu en retrouves un peu le rythme, le son de ma voix, que tu te raccroches à quelques éléments familiers. Tu fermais les yeux, je savais que tu m’écoutais. Merci Françoise !

Si seulement tu me laissais te raconter tout cela au lieu de te murer dans un mutisme qui ne te ressemble pas - je te prendrais si volontiers tout contre moi, je te bercerais, pour te rassurer sur ce monde qui t’est encore parfois étranger, sur ce futur qui te fait peur, sur cet état soi-disant adulte qui t’attire et t’effraie à la fois. Si seulement !

Mon amour maternel ressemble à un paquet encombrant qui cogne dans les murs et passe difficilement les portes.

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