mercredi 16 décembre 2009

Nouvelle - "VEILLE DE FETES", UNE HISTOIRE DE SAISON, EN CADEAU POUR MES FIDELES LECTEURS ET LECTRICES QUI ME RECHAUFFENT LE COEUR TOUTE L'ANNEE...



Veille de fêtes

Le vent froid s’engouffrait sous les pans de son manteau trop léger pour ce soir de Décembre. Elle remontait le boulevard Haussmann, en essayant de se frayer un passage entre les touristes qui se pressaient devant les vitrines des grands magasins, les enfants à la traîne de leurs mères, qui montraient du doigt les peluches qu’ils voulaient, et qu’ils auraient, sans aucun doute, et la foule quotidienne des Parisiens qui filaient vers le métro pour rentrer chez eux. Elle aussi, elle rentrait chez elle, mais avant, il lui fallait encore aller déposer quelques chemises, près de l’avenue de l’Opéra, et surtout ne pas oublier d’acheter un timbre au tabac du coin de la rue Auber.

Une petite pluie fine et glacée s’était mise à tomber, elle frissonna un peu et remonta le col roulé sur sa bouche. En traversant devant le Café de la Paix, elle pesta en mettant le pied dans une flaque d’eau, - il y avait toujours des flaques d’eau le long des trottoirs de Paris, même quand il ne pleuvait pas !- et elle faillit tomber sur une grande blonde chargée de sacs siglés, aussi chics que leur probable contenu.

L’employée du pressing était en train de glisser soigneusement une longue robe de soie rose poudré dans une housse transparente avant de la tendre à un homme rond et élégant qui patientait en jouant avec ses gants. A son tour, elle lui remit son paquet de linge, oui, c’était encore pour ce client belge, qui dormait dans un hôtel deux étoiles mais exigeait d’avoir ses chemises impeccables…

De nouveau dans la rue, de nouveau dans le froid de la nuit qui brillait de mille feux, les phares, les guirlandes, les devantures plus ou moins racoleuses, elle zigzagua entre les automobilistes et les bus, en s’efforçant de ne pas glisser sur le gras des pavés.

Elle attendit, sur le pas de la porte, moitié au chaud, moitié au froid, dans la file devant le guichet du tabac, précédée de gratteurs en tous genres qui cherchaient la fortune à coups de quelques euros. Elle, elle n’y croyait pas ! « Voilà vos deux timbres… » Elle n’en voulait qu’un, tenta de protester, chercha un peu de monnaie supplémentaire en haussant les épaules. Le buraliste était de bonne humeur, il regardait un match de foot sur un écran sans son, « Allez ma p' tite dame, je vous offre le deuxième, vous n’aurez qu’à écrire au Père Noël…! »

Une lettre au Père Noël … est-ce que cela se faisait encore ? De nos jours, les enfants ne doivent plus trop y croire, ou alors, ils lui envoient des textos, des courriels, le Père Noël doit avoir un groupe de fans sur Facebook, un blog… On doit commander ses cadeaux en ligne, les recevoir avec une dédicace, le business de Noël, la fin des illusions !


Et cette année encore, malgré la crise, ou plutôt à cause d’elle, on semblait vouloir briller toujours davantage, des fards à paupières aux vêtements, tout devait luire et reluire, on devait « faire la fête » ! L’apothéose avant la chute !

Elle aussi pourtant, elle avait profité de toutes ces paillettes ! Mais ce n’était pas le dépit qui la faisait dénigrer ces fastes un peu trop clinquants : même du temps où elle courait chez le traiteur pour acheter un peu plus de foie gras afin de combler quelques invités de dernière minute, même lorsqu’elle hésitait entre la soie noire ou le satin grenat, elle se disait déjà que c’était bien indécent de voir ce déploiement de victuailles dignes de ripailles d’un autre âge, quand plus de la moitié de la planète ne mangeait pas à sa faim !

On parlait des risques climatiques et on scintillait de plus belle… On hésitait pour acheter le cachemire ou le mérinos, le parfum ou l’extrait, le champagne brut ou rosé, pour trinquer avec des amis ou de la famille auxquels souvent on ne parlait pas une grande partie de l’année !

Coincée contre la porte, au fond de la voiture de tête, elle toucha le timbre dans sa poche. Cher Père Noël … Par où commencer, que lui demander ? La paix dans le monde, le bonheur pour tous, plus de tolérance, la santé ? Pas besoin de jouer les démagogues quand on n’est même pas capable de se débrouiller toute seule ! Oui, mais, bon, vous savez, Père Noël, je n’ai pas eu de chance, mon compagnon est parti en vidant nos comptes, quand il a perdu son emploi, et pourtant il avait un excellent travail ; moi, je n’ai pas vu arriver le danger, j’avais toujours vécu au jour le jour, plus cigale que fourmi, donc, un matin, catastrophe, plus personne, et plus grand chose ! On descend plus vite que l’on ne monte, dans la vie ! Après quelques semaines de stupeur léthargique, j’ai ravalé ma salive, essayé de sauver le peu qui me restait, pris un studio, frappé à des portes, essuyé des refus, réalisé que les diplômes deviennent très vite poussiéreux, et à présent, je tends des clés aux clients du seul hôtel qui ait bien voulu m’employer… Par les temps qui courent, je ne vais pas me plaindre… Enfin…

La rame de métro freina brutalement, précipitant un petit garçon dans ses bras.

A la station Cadet, elle retrouva le fil de ses pensées…

Enfin, Père Noël, comme dit la chanson, je n’ai pas toujours été très sage, mais je vous demande pardon… Ce qui me manque le plus, ce n’est ni le taffetas ni les chocolats, c’est le regard, j’ai perdu le regard des gens, en général… J’ai l’impression d’être transparente, soluble, invisible, comme tout à l’heure, pour la femme aux sacs siglés, ou même la mère de ce petit garçon, qui vient de me tomber dessus : elle a pris le bras de son fils, sans me voir. Je n’existe plus. A l’hôtel, les clients me donnent leur clé tout en parlant à leur portable, mon patron me laisse des post-it sur l’écran du pc, mon immeuble n’a plus de concierge, évidemment, et vu mes horaires, je ne croise pas souvent quelqu’un dans la cage d’escalier… Avant, au moins, on faisant semblant de me voir, de me considérer, maintenant, avec mon manteau qui s’élime un peu et ma démarche qui a perdu de son assurance, on ne prend même plus cette peine ! Quand je pense que je croyais que le monde m’appartenait lorsque je hélais un taxi, place de la Concorde, en sautant légèrement entre les flaques dans mon imperméable rouge !

En tous cas, c’est certain, à présent, je comprends mieux l’attitude des gens qui vivent dans la rue ; ils préfèrent souvent nous montrer leur dos, nous ignorer, ou alors, garder les yeux dans le vague, plongés dans un passé plus ou moins lointain, un paradis perdu… Ils ont honte, souvent vis à vis d’eux-mêmes, à cause de leur dignité reniée, du manque d’humanité qu’ils rencontrent, même à la sortie des églises.

Ah, Père Noël, ce n’est plus une lettre que je pourrais vous écrire, c’est un livre , pas de revendications, non, plutôt de bonnes résolutions, mais pas comme celles que l’on fait, dans les bulles de champagne, accompagnées d’un signe cabalistique, avant le douzième coup de minuit, le 31, et que l’on oublie dès son réveil ! Non, des résolutions, simples mais évidentes, comme se respecter, rester vigilant pour soi-même et les autres, relativiser, revoir ses priorités, avoir conscience de ce que l’on a, compter ses « blessings » comme l’on dit en anglais, réaliser que nous sommes fragiles mais que nous avons aussi des ressources qui ne demandent qu’à être exploitées. Savoir se contenter de petits bonheurs, être heureux au nom de ceux qui ne peuvent plus l’être…

Elle sortit de la bouche de métro, loin du brouhaha des grands boulevards ; ici et là, seulement quelques guirlandes qui vacillaient dans le vent et la pluie qui avait redoublé d’intensité.

Elle marchait un peu courbée pour aller plus vite. Elle repensa, comme toujours avec beaucoup d’émotion, à ce jeune sans toit, qui, un soir semblable et froid, alors qu’il s’apprêtait à se coucher sous un carton, s’était relevé pour aller aider une vieille dame en difficulté à traverser la rue, puis s’en était retourné, sur son bout de trottoir glacé, un sourire aux lèvres…

« Madame, s’il vous plaît…? » Elle sursauta. Elle n’avait pas entendu venir l’homme qui s’avançait, sous son parapluie, un plan à la main.

« Je crois que je me suis perdu, excusez-moi… je cherche… Mais… mais Madame, ça ne va pas ? Vous pleurez ? »

Elle releva la tête et vit deux yeux sombres qui la fixaient dans la lumière blanche du réverbère, l’air sincèrement inquiets pour elle.

Elle serra fort le timbre au fond de sa poche.

Merci Papa Noël !

© Régine Zambaldi – Veille de fêtes - 13 décembre 2009

Joyeuses Fêtes! Season's Greetings!


A tous et toutes, mes amis précieux... je vous souhaite de belles fêtes, un 2010 plein de promesses... et en attendant les 12 coups de minuit...mon cadeau...une histoire de saison à ma façon ... avant un recueil de nouvelles à paraître dans la nouvelle année!!!

Je vous embrasse!

dimanche 15 novembre 2009

Fête du livre de Toulon, 20-22 novembre 2009


Cette année encore je participerai à la Fête du livre de Toulon du 20 au 22 novembre...

J'espère que vous viendrez me voir! Je serai sur le stand de Charlemagne... A très bientôt!

samedi 18 juillet 2009

Séance de dédicaces dans le Sud...


... le mardi 4 août, à la Maison de la Presse, Place Paul Flamenq, Le Pradet, Var, Côte d'Azur- France, toujours pour "Deux ou trois choses..."

A bientôt?!

dimanche 28 juin 2009

Extrait - "Deux ou trois choses à te confier", I (parution juillet 09)


Vougliameni : j’aimerais bien y être avec Gabriel, qui, attablé avec Yannis, me téléphone pour me parler d’amour, me rappeler qu’il est là, toujours, de près ou de loin, il s’inquiète, pour Lise, pour moi. Il sait que je me blâme pour tout ce qu’il arrive, il ne veut pas que je me fasse du mal. Il me passe Yannis, j’aime beaucoup ce jeune homme, dès notre première rencontre le courant est passé : il est sensible, attentif, ses yeux noirs brillent d’intelligence - lui aussi, pense à nous, me charge de dire à Lise que si un voyage dans le Péloponnèse la tente, il est prêt à lui servir de guide… Eux deux s’entendent bien, qui sait, un voyage serait peut-être une bonne idée ?

Des idées, j’en ai besoin, des efficaces, pas les folles qui tourbillonnent dans ma tête et ne mènent nulle part : je tricote mes pensées, à l’endroit, à l’envers, serrées ou plus lâches, au point mousse : dommage que dans la vie, l’on ne puisse pas défaire quelques rangs pour recommencer en s’appliquant davantage lorsque l’on saute une maille !

Je suis dans la grisaille de Paris qui en temps normal ne me dérangerait pas. « Temps normal », c’est une expression qui doit revenir beaucoup dans ce journal, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela existe, dans la vie, un temps normal ? Nos jours sont faits d’événements, petits ou grands, dont la normalité dépend de ce que l’on définit comme tel. Le temps s’est bloqué chez nous, comme sur la montre à gousset pendue au mur du bureau, ou plutôt, il file entre nos doigts mais dans une direction qui me dépasse : je ne maîtrise plus rien, pouce, s’il vous plaît, on s’arrête cinq minutes, pour que je tente de reprendre mes esprits, que je retrouve le sens du cours de mes jours !

Je pense à Yannis : est-ce que c’est plus facile avec un fils ? J’ai souvent cru que les mères d’un François ou d’un Romain devaient savoir plus de choses sur la gent masculine que je n’en saurai jamais. Mettre au monde un petit homme, est-ce entrevoir un petit peu le mystère de l’autre sexe ? On ressent peut-être cela à un moindre degré lorsque l’on a un frère ?

En tous cas, pendant ma grossesse, peu m’importait, fille ou garçon, tant que le nombre de doigts était exact comme disait Philippe. « Lise » c’était mon choix, pas en souvenir des vieux Lisette qui s’entassaient au grenier, mais parce que je trouvais ce prénom délicat, peut-être inconsciemment à cause de la même consonance que le lys, aérien, léger. Je ne connaissais pas de Lise pour m’influencer, donc la mienne serait forcément unique. Après la naissance, on m’a offert un petit ouvrage sur ce prénom, j’y ai lu que ma fille serait active, révoltée, lutteuse, pleine d’idéaux mais foncièrement honnête - alors, lutte ma grande belle, ma chérie !

Et puis, réjouis-toi, tu aurais pu être un Hippolyte - c’était le prénom que ton père avait trouvé si sa descendance était mâle. Je n’avais pas sauté au plafond !

Ma fille, tu doutes parfois de mon amour pour toi, il ne te semble pas assez grand pour venir à bout de tes problèmes, tu ne réalises pas encore que j’ai commencé à t’aimer en rêve, avant même ta conception, et puis chaque seconde de ces neuf mois au rythme de ton développement : j’aimais tes deux millimètres, ton cœur qui prenait toute la place sur la première échographie, tes doigts qui se formaient, les coups de pied ou de coude que tu me donnais et que je comptabilisais précieusement.

Je te disais des mots doux, te faisais écouter mes musiques préférées, te chuchotais des secrets. Après la salle d’accouchement, lorsque nous nous sommes retrouvées seules pour la première fois en tête-à-tête, toi, couchée contre ma poitrine, cinquante-deux centimètres, trois kilos et cent cinquante grammes, je t’ai expliqué à voix basse le grand chambardement que tu venais de vivre, ce long tunnel, cette forte poussée qui t’avait propulsée dans un monde inconnu, plus froid, plus silencieux. Je te serrais sur mon cœur, pour que tu en retrouves un peu le rythme, le son de ma voix, que tu te raccroches à quelques éléments familiers. Tu fermais les yeux, je savais que tu m’écoutais. Merci Françoise !

Si seulement tu me laissais te raconter tout cela au lieu de te murer dans un mutisme qui ne te ressemble pas - je te prendrais si volontiers tout contre moi, je te bercerais, pour te rassurer sur ce monde qui t’est encore parfois étranger, sur ce futur qui te fait peur, sur cet état soi-disant adulte qui t’attire et t’effraie à la fois. Si seulement !

Mon amour maternel ressemble à un paquet encombrant qui cogne dans les murs et passe difficilement les portes.

AVANT-PREMIERE...SORTIE LE 1er JUILLET


(Mary Cassatt, Mother and child)

Voici le résumé de "Deux ou trois choses à te confier..." Journal d'une mère d'adolescente-Géhess Ed. Sortie prévue: 1er juillet 2009


Il y a Solange, Lise, Gabriel, Pauline, Philippe, Sarah et les autres, une galerie de peinture à St Germain-des-Prés, une maison dans le Berry et un voyage à Deauville. Mais surtout, il y a, dans ce nouveau roman de Régine Zambaldi, le journal intime d’une femme, d’une mère, qui livre ses espérances et ses doutes sans complaisance mais toujours avec une infinie tendresse…



Demain...un extrait!

samedi 27 juin 2009

Extrait - " De vous à moi" Géhess Ed. 2008, III



Concarneau, 12 septembre 2007

Chère amie,

Votre dynamisme me ravit! Je vous retrouve enfin, telle que vous méritez de l’être toujours, heureuse et optimiste ! J’ai regardé des photos de vous, rangées dans une chemise en carton vert glissée entre des livres de ma bibliothèque, des clichés pris lors de réunions chez vos parents, de dîners avenue de Villiers, de sorties à Porquerolles, vous riez aux éclats, vous grimacez face à l’objectif, vous dites quelque chose et je ne sais plus quoi, jusqu'à la photo de Bellagio, je vous retrouve, fidèle à vous-même, vraie, telle que l’on vous aime !

Vous voyez, même votre éditeur ne s’y est pas trompé, il sait vous observer, et je le comprends… à mon avis, il a souvent regretté de s’être arrêté à des esquisses de gestes et de déclarations. Il doit être timide, ou peut-être avait-il peur de tout gâcher entre vous à cause d’un mot de trop, il est parfois difficile de décider de prendre le risque de se découvrir.

Mais qui suis-je pour dire tout cela ? Je m’avance sur des chemins que je ne maîtrise pas du tout.

Laissez-moi plutôt vous raconter ma journée de dimanche. C’était mon anniversaire, vous ne pouviez pas vous souvenir de la date et à mon âge, pas vraiment de quoi se réjouir : cette année, exceptionnellement, mon fils Bernard devait passer, ce n’était pas arrivé depuis longtemps - en fait j’ai compris pourquoi quand il est arrivé seul, la tête basse : il divorce, après quinze années de vie tumultueuse avec Sandra – ils ont fait leur droit ensemble, deux enfants, mais ils ont fini par ne plus se voir, ne plus susciter l’attention de l’autre, il avait l’air faussement dégagé, mais je le connais bien : à force de vouloir passer pour celui qui contrôle tout, il a totalement perdu le sens des réalités.

J’aurais voulu le serrer contre moi, lui taper sur l’épaule, lui proposer une partie de pêche, mais il déteste la mer. En fait, je crois qu’il déteste tout ce que j’aime. J’ai perdu le mode d’emploi avec mon fils depuis si longtemps déjà ; il ne semble plus se souvenir que tout petit, il ne voulait pas me laisser de tout le week-end, il me suivait partout, s’accrochait à ma jambe, et chaque dimanche se terminait immanquablement par une épique bataille d’oreillers et de traversins jusqu’à ce que … mais je ne veux pas insister sur des sujets douloureux et qui ne doivent pas avoir grand intérêt pour vous !


Nous avons mangé une grillade et la tarte aux abricots que Bernard avait amenée en buvant une bonne bouteille de Cahors. On pouvait encore s’asseoir dans le jardin au milieu des delphiniums et des rosiers grimpants - il fait exceptionnellement beau pour la saison. Michelle, retenue sur un chantier de restauration, a téléphoné plus tard dans la soirée.

Finalement, cette journée aura été plutôt bonne, je ne vais pas me lamenter ! Mon fils a même accepté mon hospitalité au lieu de rouler tard dans la nuit. Il s’est endormi sur le canapé, dans le coin bibliothèque, envahi d’ouvrages
de toutes sortes et de ma collection d’arrosoirs. Je suis passé plusieurs fois le regarder à la dérobée avant de me résigner à me retirer dans ma chambre : quand l’avais-je vu ainsi pour la dernière fois ? On devrait profiter davantage de regarder ses enfants dormir, cela donne un profond sentiment de quiétude, malheureusement on le constate souvent trop tard, quand ils ne sont plus là ou quand ils ferment leur porte à clé…

C’est l’angoisse des « Trop tard » et des « Jamais plus » qui m’est bien familière !

Allez, je vous envoie mes affectueuses pensées, continuez à être heureuse, rappelez-vous Camus, il n’y a pas de honte à préférer le bonheur !

Bien à vous,
Adrien


PS : Votre anniversaire est bien le 16 décembre, n’est-ce pas ?

Extrait - " De vous à moi" Géhess Ed. 2008, II


Paris, 14 août 2007

Cher Adrien,

En relisant votre dernière lettre, je viens de réaliser que la pile de votre correspondance augmente régulièrement dans le tiroir du secrétaire. Conservez-vous aussi les miennes ? Au fait, vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi vous n’aimiez pas les courriels et autres moyens de communication moderne- textos, etc… Avez-vous un téléphone portable, au moins ?

Simon m’a appelée pour bavarder un peu : il projette très sérieusement de s’installer dans la maison de Noémie, il m’a raconté les dernières facéties d’Amandine : je suis tellement heureuse pour lui ! Pour elles, aussi, car la vie ne leur a pas toujours été douce. Noémie est veuve : un soir, la gendarmerie l’a appelée, accident de la route, la voiture de son mari avait dérapé sur les feuilles mortes, elle devait aller reconnaître le corps, Amandine avait un an… Elles ont vécu dans leur bulle de souvenirs pendant plusieurs années, ce n’est que depuis peu qu’elles sourient de nouveau au soleil. Je sais que Simon sera de taille, à l’entendre me donner les détails de leur quotidien je réalise qu’il a trouvé son port d’ancrage - en tous cas, c’est tout ce que je leur souhaite ! Du bonheur et rien d’autre, comme disait Eluard.

Le bonheur, c’était hier soir, à la salle Gaveau : un concert de Richard Galliano. Les musiciens sont-ils conscients des tempêtes qu’ils déclenchent dans la tête et le cœur des spectateurs, quand ils viennent faire tressaillir notre âme de leurs arpèges ? Savent-ils la place qu’ils ont dans nos petits matins, nos nuits, nos chagrins et nos joies ? J’ai senti des larmes tièdes le long de mes joues, pendant le premier morceau, comme un apaisement, comme un mystérieux écho à ma musique intérieure. Les notes d’accordéon, de piano, de trompette, m’entraînaient dans des champs d’herbes folles, dans la brume des quais de Seine, dans des valses débridées et des sanglots aux rires mêlés. J’aurais voulu partager ces instants de magie pure avec vous.

J’ai encore pensé à vous cette après-midi : j’ai fait une grande promenade, après un gros orage ; en traversant le Pont Marie, le ciel ressemblait à votre Bretagne, quelques mouettes volaient au ras de l’eau, comme un appel du large, et le square de la place des Vosges sentait bon l’herbe mouillée, j’ai eu une envie de lande parfumée, de cidre, il faudrait que je vienne vous voir, si vous me le permettez…En attendant, je pars la semaine prochaine à Dublin pour quelques jours. Je vous enverrai une carte. Au fait, j’ai beaucoup aimé le tableau de Chaillé : vous avez su deviner mes préférences !

Affectueuses pensées,

Fanny
Qui est cette vieille amie avec laquelle vous avez mangé ?

Extrait - " De vous à moi" Géhess Ed. 2008, I


Londres, 15 juillet 2007

Bonjour Adrien,

Des touristes, il n’y a que de cela à Londres, ces jours-ci ! Cela me permet de réaliser au moins que la plupart des gens sont en vacances… Pour moi, cela ne change rien, je n’ai pas de grands projets pour cet été, ni pour après, d’ailleurs… pas de voyages, de promenades à deux, de plages sous les cocotiers à écouter du calypso en sirotant des cocktails trop sucrés.

J’en aurais peut-être besoin de ce sucre d’ailleurs, pour me débarrasser de cette amertume qui persiste…je suis au diapason de Tristeza separacion, impossible d’y trouver des notes joyeuses, même en cherchant bien !

Sarah est très gentille avec moi : elle n’a rien de ces auteurs à l’ego surdimensionné par le succès : elle m’ouvre son jardin d’Hampstead, à l’abri de la foule, elle se réjouit de ma présence à ses côtés dans les rendez-vous avec les journalistes à l’occasion du lancement d’une série de télévision tournée d’après l’un de ses livres que j’ai traduit - ma présence sert à attester de son succès outre-manche et à la promouvoir davantage parmi la communauté française de Londres.

Elle me présente ses connaissances et m’entraîne manger des fraises à la crème dans les garden parties que les Anglais organisent dès l’été venu, en ignorant la météo avec un superbe flegme.

J’y croise des hommes jeunes, aisés et souvent déjà un peu trop ronds, et des femmes, trentenaires, gagnantes dans leurs vies professionnelles et souvent seules quand elles rentrent chez elles, par choix, la plupart du temps : elles rêvent au Prince Charmant et quand il s’en trouve un sur leur chemin, elles passent parfois des mois à lui expliquer qu’elles veulent évidemment se sentir protégées par une épaule masculine, mais surtout pas étouffées, qu’elles n’ont donc pas envie de partager leur lit certains soirs, et naturellement qu’elles désirent continuer à partir avec leurs copines au ski ou sous les tropiques en février, entre filles, pour parler des hommes, pendant une semaine- mais ça elles ne leur disent pas !

Bref, au bout du compte, elles se retrouvent à monter des armoires d’Ikea sans plus personne pour leur prêter main forte, car le Prince Charmant a fini par partir, avec ses copains, pour tenter de comprendre le mode d’emploi du cerveau féminin. Je plains les hommes d’aujourd’hui qui ne savent plus s’ils doivent tenir la portière d’une voiture ou trouver belle la personne avec laquelle ils sortent : dans les deux cas, ils risquent d’avoir tout faux !

Moi je recherche la relation en continue, si l’on est bien avec quelqu’un, on ne devrait pas avoir besoin de récréation dans l’amour, certainement pas pour filer seule au bout du monde ! C’est peut-être la quadrature du cercle, mais j’y crois !



Lorsque l’on fait la bonne rencontre, cela devrait être une évidence, même si parfois il faut du temps pour que cette évidence devienne visible au principal
intéressé : un peu comme lorsqu’on trouve le bon morceau de ciel bleu dans un puzzle de plus de mille pièces. La vie réserve bien des surprises, je ne désespère pas, bien qu’il m’arrive d’avoir peur que l’homme de ma vie ait juste tourné à droite dans la rue devant moi et que nous venions de nous rater…

Au fait, avez-vous déjà observé les gens qui attendent devant les portes coulissantes des halls d’arrivées, dans les aéroports ? Je m’amuse souvent à deviner quelle sera la destinataire de la rose rouge que tient distraitement un grand brun à lunettes ; ou pour qui se réjouit la blonde un peu trop parfumée qui fait les cent pas en claquant ses talons aiguilles. La plupart du temps, je suis terriblement déçue : la jeune femme en jean et l’homme à la rose n’échangent qu’un baiser furtif sur les lèvres et se pressent vers la sortie sans même se tenir par la main et le monsieur au complet un peu trop serré a déjà son téléphone portable vissé à l’oreille quand son amie se jette à son cou. Où sont les baisers de cinéma ? Les étreintes passionnées dans des odeurs de kérosène et d’annonces d’avions retardés ? Il faut dire que de nos jours, même les voix d’aéroports ne sont plus guère inspirantes…

Alors, cyniques ou réalistes, ces amies de Sarah ? Elle, elle ne ressemble pas à ce schéma, elle vit des passions successives, mais c’est une bonne observatrice de ses contemporaines. Je la soupçonne de les fréquenter en pensant à ses prochains livres ! Comme elle dit avec justesse, de nos jours, tout est question de patience : avec le taux de divorces, si l’élu de son cœur n’est pas libre, il suffit de garder le contact régulièrement et d’attendre la nouvelle de sa séparation, statistiquement plus que probable!

J’aime assez ces plongées dans des univers que je ne connais pas : les gens ont tendance à ne jamais sortir de leur cercle de connaissances, cela les empêche d’avoir une vision plus large, ils ne parlent qu’avec des personnes qui ont leurs préoccupations, leurs problèmes, leurs avis, ils tournent en rond dans leur aquarium sans même se rendre compte que les solutions sont peut-être ailleurs. Quand j’invite des amis, je suis souvent leur seul point commun, au moins cela donne des échanges vrais, loin des stéréotypes.

Je rentre à Paris demain : Simon m’a prévenue de sa visite dans deux jours, il m’a dit avec un léger tremblement dans la voix qu’il vient me présenter la femme de sa vie ! Décidément je suis entourée de l’amour des autres… A suivre…

Amicalement,

Fanny

Extrait II du roman "Chez nous", Géhess Ed. 2007


(...) Quand ils parlaient de ce voyage, le temps s’arrêtait, leurs yeux s’échappaient vers un pays connu d’eux seuls : même toutes petites, lorsqu’ils nous décrivaient leurs festins de poissons et de pêches jaunes sous ce soleil presqu’accablant, nous pressentions confusément que c’était autre chose qui faisait vibrer leurs voix. « Si vous aviez vu votre mère sur ces chemins de chèvres, elle sautillait et s’amusait à faire des éboulis. Et quand on arrivait en bas des falaises, on se baignait jusqu’au soleil parti, tu te souviens, Marie ?

Notre mère se rappelait de cela et de tout le reste : « Bruno, parle-leur des vagues pendant le retour vers Formia! J’ai cru qu’un mauvais génie nous punissait d’avoir été si heureux ! »

Et Bruno, notre père, de nous donner tous les détails.

Ces dix jours semblaient avoir scellé leur amour à jamais.

Quand les gens disaient Bruno et Marie, ils hochaient la tête, d’un signe de connivence, souvent aussi d’envie : un couple si rare, qui se devinait sans cesse, se complétait, s’admirait, se réinventait, se soutenait, se contestait parfois pour mieux se retrouver : à les voir vivre, on apprenait à aimer.

Ils ne se faisaient pas prier pour raconter leur rencontre à Paris, à la sortie d’un restaurant ; mon père y déjeunait pour raisons professionnelles : il devait écrire un article sur leur nouvelle carte printanière.

Contrairement à ses confrères, il ne goûtait pas à tous les plats, il avait développé sa propre technique. Bien sûr, il mangeait une entrée, un plat principal et un dessert parfois, mais surtout il observait les autres convives. Il savait repérer d’instinct - grâce à Méise, qui l’emmenait partout avec elle, il avait acquis une solide culture
gastronomique dès son plus jeune âge - les personnes qui allaient au restaurant pour la frime, sans faire la différence entre ce qui est bon ou tout juste mangeable, ou ceux qui y allaient pour parler, flirter, négocier et qui n’attachaient que peu d’importance au liant d’une sauce ou au fondant d’un macaron.


Heureusement, il y avait aussi ceux qui consacraient à ce moment toute l’attention requise, une attention joyeuse, parfois un rien solennelle. Ceux-là intéressaient mon père. Ils savaient qu’ils pouvaient compter sur eux. Il les observait, notait les plats qu’ils avaient commandés, leurs mimiques, suivant la distance, des bribes de conversation, « ce magret, juste ce qu’il faut de cuisson..., tu ne trouves pas les crevettes un peu fades ? ». Il se concentrait sur une ou plusieurs tables suivant l’occasion et surtout, il s’arrangeait toujours pour sortir en même temps que ses cobayes, afin de ne rien perdre de leurs commentaires. Il les interpellait, se présentait, et partageait leurs impressions : parfois la conversation s’éternisait sur un bout de trottoir ou finissait tard dans la nuit, dans le bistrot d’à côté, les soirs où mon père rencontrait des passionnés comme lui qui considéraient la cuisine comme un art majeur !

C’est ainsi qu’un midi, il avait fait une rencontre pour la vie : Marie.

C’était un samedi du mois d’avril, un restaurant aux allures provinciales, murs laqués bordeaux, nappes blanches, comptoir à l’ancienne : dès la salade tiède de langoustines, il l’avait vue. Il avait repéré sa table, ou plutôt elle, à cette table.

En faisant son tour des lieux pour chercher ses acolytes le temps d’un repas, il avait entendu son rire. Elle était assise avec quatre personnes, trois hommes, une autre femme : ils mangeaient joyeusement en racontant des histoires. Ils interpellaient souvent le garçon pour davantage de pain, encore un peu de vin, la conversation allait bon train.

D’ordinaire, le regard de mon père aurait glissé sur eux et les aurait écartés en quelques secondes, trop occupés qu’ils semblaient à parler pour prendre le temps d’approfondir la saveur des plats. Pourtant, là, même mon père n’attachait plus d’importance à la cuisson de son foie de veau poêlé. Toute son attention se fixa sur la jeune femme blonde qui faisait rire ses amis et qui mangeait de bon appétit.

- Elle mangeait quoi, Maman ? demandions-nous à chaque fois.

- Je ne sais pas, c’est pour vous dire l’effet qu’elle me faisait, je suivais ses gestes, ses lèvres, ses yeux, et j’en oubliais mon travail ! Et je commençais même à ressentir une drôle de jalousie pour ces trois types qui l’accompagnaient, l’un d’eux devait sûrement être son petit ami !

- Et toi, Maman, tu l’avais vu, Papa ?

- Non, je discutais d’un projet de voyage en bateau avec mes amis. Je ne l’ai vu qu’à la sortie quand il nous a demandé comment nous avions trouvé notre repas. J’ai jugé la question tellement saugrenue que je n’ai pas du tout cru à son histoire. En plus il était là, grand, mince : avec son allure sportive il avait plus l’air d’un joueur de tennis que d’un critique gastronomique, ventru avec nœud papillon.

C’était peut-être à partir de ce jour-là qu’elle s’était méfiée des apparences !

- Enfin, même si tu n’as pas cru à mon histoire, tu m’as quand même donné ton numéro de téléphone ! protestait Papa.

Dix jours plus tard, elle avait même accepté qu’il l’emmène goûter les meilleures coquilles St Jacques d’ Honfleur, ensuite ce fut Etretat. Décidément, ils aimaient les falaises.

Je me rassis à la fenêtre, le soleil striait le sol, un léger vent me frôlait le dos, il n’y avait plus de rideaux pour se gonfler comme une voile, ni de feuillets pour s’envoler.

Mon cœur qui s’était rempli de toutes ces évocations, n’arrêtait plus de gonfler, lui : cela devint vite insupportable. Mes joues étaient déjà mouillées avant que je ne prenne vraiment conscience de ce torrent, de ce chagrin que je laissais enfin exploser. Je me crispai sur la photo, devenue floue à travers les larmes.

Tant de bonheur anéanti en quelques instants, en plein été : une route de vacances à la Trenet, une enfilade de platanes pour aller découvrir une auberge en amoureux, et puis un chemin de traverse et la charrette de foin, trop lente pour passer, la voiture trop rapide pour freiner…

Extrait I du roman "Chez nous", Géhess Editions, 2007


(…)Je rentrai dans la maison par le petit couloir, pour m’assurer que je n’y avais rien oublié.

« Ton père et ses gâteaux. » la phrase de Martine, quelques mots anodins en apparence, dont je pressentais confusément le danger.

La cuisine, que j’avais laissée dans son obscurité en arrivant, était toute proche. Je pris une grande inspiration et y entrai. Il fallait tâtonner, non par crainte de se cogner, mais pour trouver la poignée de la fenêtre à petits carreaux, tourner l’espagnolette, ouvrir les volets et accueillir la lumière à flots : je glissais mes mains sur la porcelaine blanche de l’évier et je fermai les yeux.

Ce n’était pas tant l’absence de meubles, qui rendait la pièce si différente de mes souvenirs, c’était avant tout l’absence d’odeurs, de fumets, de parfums : mon père y préparait de formidables festins et faisait de chaque repas un instant spécial : il avait le don de composer avec les restes les plus variés du réfrigérateur comme celui d’adapter les recettes des grands chefs qu’il côtoyait. « Tout est dans la mise en place » avait-il l’habitude de dire, trop modeste.

J’étais là, dans son univers, son royaume et je ne pouvais plus endiguer les images qui affluaient et que je n’essayais même plus de retenir. Ses yeux bleus toujours un brin moqueurs même dans les occasions les plus graves. Son air distrait, comme pour cacher, par pudeur, l’extrême attention qu’il portait à chaque être et à chaque chose. Son sourire charmeur, celui d’un gamin qui vient de jouer un bon tour et qui avait même réussi à décontenancer ma grand-mère lorsqu’il lui avait annoncé, à la fin de ses études dans une grande école de commerce parisienne - qu’il avait suivies surtout pour lui faire plaisir -, qu’il comptait désormais se consacrer à la critique culinaire et à la gastronomie.

C’était mon père, on ne pouvait pas lui résister : Papa qui posait sur la table son faisan farci devant des convives conquis d’avance, Papa qui nous trimbalait à tour de rôle sur son vélo pour nous emmener déguster du St Nectaire dans les fermes des alentours de Besse-en-Chandesse, ses retours triomphants des marchés, d’où il exhibait ses trouvailles, des épices rares, l’œil vif d’une daurade royale.

Nous avions appris la géographie française grâce aux récits détaillés de ses tournées professionnelles : « Les filles, disait-il en s’adressant aux trois femmes de sa vie, vous auriez dû goûter cette galette au lard, mais pas trop fumé, le lard ! Ou encore, « pour les joues de lotte au Noilly, il n’y a que Kerguélen, à Quimper ! »


Il y avait aussi l’Auberge du Centre, Chez Gabriel, le Bistrot de la Tour, et tant d’autres, toute une poésie de lieux qui nous faisaient voyager les papilles, du Rouergue aux Vosges, de Vannes à Toulouse, de Poitiers à Chantilly…

Un jour, l’institutrice de Lucie avait demandé où se trouvait Bourges, et ma sœur avait aussitôt répondu « C’est où il y a Le Jardin Gourmand !

J’entendais encore la voix de mon père, un peu cassée, déclarer du même ton solennel que la blanquette était servie et que la valeur des amis résidait dans leur cœur et non leur compte en banque.

D’ailleurs les longs dîners d’été qui s’étiraient tard dans la nuit sous la tonnelle réunissaient des assemblées cosmopolites: un avocat sénégalais, l’héritière d’une dynastie industrielle, un instituteur qui œuvrait dans l’humanitaire et montait des opérations de sauvetage d’orphelins au bout du monde - auxquelles mes parents participaient aussi -, une écrivaine suisse aux idées très progressistes, un spécialiste de ressources humaines franco-allemand, fin connaisseur de jazz et de bons mots, un journaliste suédois et tant d’autres qui se croisaient, s’interpellaient, s’admonestaient parfois mais se réconciliaient invariablement autour des plats délicieux que leur concoctait mon père.

Et puis il y avait des chefs, connus et inconnus, des patrons de bistrots, de restaurants étoilés, des vignerons, qui débarquaient dans la cuisine pour des dégustations improvisées, et qui nous initiaient, Lucie et moi, à la philosophie des saveurs.

Mon père s’intéressait plus à la marmite qu’aux distinctions et c’était ce qui lui valait d’être reconnu comme impartial et apprécié dans cette profession parfois facile à influencer : il était toujours à la recherche de sous-chefs talentueux, de secrets de casseroles bien gardés, de recettes revisitées !

Martine avait peut-être raison : les gens et les choses continuent de vivre aussi longtemps qu’on y pense, peu importe où l’on se trouve, chacun promène sa géographie avec soi : la cuisine de mes souvenirs était bien plus présente et odorante que cette pièce vide, un peu humide et terriblement nue. Même l’office qui jouxtait la cuisine et le cellier pour garder à portée de main les herbes, figues sèches, confitures et vins, n’avait pas retenu l’anis des bouquets de fenouil sauvage qu’accrochait mon père à une poutre, entre un portrait d’Arcimboldo et des piles de livres de cuisine à l’ancienne.

Le téléphone vibrait dans mon sac, mais je ne réagissais pas, prise, plus que je ne voulais bien l’admettre, par ce voyage à rebours, auquel j’essayais encore faiblement d’échapper.


Je réalisai tout à coup que je n’étais même pas allée dans ma chambre. Je ne pouvais pas voir toutes les pièces et oublier celle-là, mon repaire !