mardi 12 mai 2020

Au marché des regrets ( in "Des nouvelles de lui")

Aujourd'hui, un tour sur les marchés de Provence, et une nouvelle pour se rappeler que la vie n'attend pas...




Au marché des regrets
  
-      Madame, madame… vous oubliez vos cerises !

Le vendeur tendait le bras au-dessus des abricots et des prunes vers la femme en bleu, qui était partie en oubliant de prendre ses fruits pour s’immobiliser  quelques mètres plus loin, le regard fixé sur un point derrière les étalages.

Elle ne réagit pas tout de suite, perdue dans ses pensées.

-      Madame, s’il vous plaît…

Elle finit par sursauter, comme lorsque l’on se réveille d’un rêve et attrapa le sac en papier marron avec un sourire distrait. 

On aurait dit qu’elle avait vu un fantôme. Et pourtant, il avait l’air bien vivant. Toujours aussi séduisant, avec ses mèches brunes, son regard intelligent, et sa silhouette impeccable. Elle l’avait aperçu au moment où elle relevait la tête de son porte-monnaie pour donner un billet de cinq euros. Elle avait tellement été surprise, qu’elle avait fait tomber la monnaie entre deux reines-claudes et avait cherché les pièces de vingt centimes à tâtons, sans le quitter des yeux. Il s’était un peu éloigné et elle l’avait suivi de quelques pas, en oubliant ses bigarreaux.

C’était bien lui, il n’y avait aucun doute, il parlait avec de grands gestes à un homme en tenue de cycliste, il riait. Elle n’avait pas besoin d’être près de lui pour entendre son rire, il lui suffisait de voir sa tête un peu renversée, ses yeux plissés, pour imaginer son souffle, sa bonne humeur.

Elle était restée figée, pour ne rien perdre de lui, et puis un groupe de jeunes était arrivé et le temps qu’il passe, les deux hommes avaient disparu.

Maintenant, elle pressait machinalement le sac de cerises contre elle et ne savait plus très bien que faire. Son cœur battait vite et en même temps, elle se sentait épuisée, comme après une trop grande émotion. Elle décida de s’asseoir au comptoir de la buvette entre les stands de miels d’Ardèche et les olives de Nyons, à l’ombre des platanes, et commanda un double espresso. Le garçon lui demanda si tout allait bien. « Et un cognac, s’il vous plaît ! » ajouta-t-elle. Elle en avait besoin.

Elle regardait un peu partout autour d’elle, dans l’espoir de le voir réapparaître : après tout, il pourrait peut-être repasser par là, il serait seul, il la verrait… Pfff ! Il ne me reconnaitrait pas ! se reprit-t-elle aussitôt, lui, il est encore plus séduisant avec le temps, mais moi, c’est plutôt l’inverse ! 

Le café était brûlant, elle n’y prit pas garde, elle essayait de calculer le nombre d’années depuis leur dernier baiser. Quinze, dix-huit ans ? Elle confondait le baiser dans la voiture, quand elle avait dit que c’était mieux d’arrêter de se voir, et celui du 6 février, trois ans plus tard, quand il avait sonné, et posé ses lèvres sur les siennes. Elle avait brouillé les souvenirs, à force de les avoir tellement mélangés, des soirées entières, comme l’on bat des cartes afin de s’assurer qu’elles ne se suivent plus ; du coup, sa mémoire aussi s’était dissociée, elle avait des flashbacks décousus, des bribes de conversations, des fondus enchaînés, comme au cinéma. Ah le cinéma, c’était son monde, elle, la rêveuse qui se projetait dans la vie comme dans un film. Une façon de dédramatiser, en se mettant en scène.

Dans un scénario, elle serait déjà en train de courir, de quitter le marché, la caméra la suivrait derrière les grilles du jardin public, la musique couvrirait ses pas, elle le chercherait partout… Mais à son âge, cela ne se faisait plus, et sa douleur au ménisque ne le lui permettrait pas. Elle haussa les épaules. Depuis quand la réalité l’arrêterait-elle dans un projet ?

Depuis la veille, le premier festival de musique de l’été avait commencé. C’est cela, se dit-elle, il est probablement ici pour ça. Comme avant… 

Chaque année, la chaleur ramenait les arpèges dans la nuit et les balles de foin dans les champs : tout était beau, tout était blond ! 

Les soirées, les mélodies qui s’étiraient tard sous les étoiles, les peaux hâlées, les mots que l’on chuchotait près de l’oreille.

Elle avait eu peur des filles des concerts estivaux…

Deux étés, elle leur avait résisté. Chaque fois qu’elle le savait dans la foule, elle se disait qu’il ne passerait pas ce soir-là, parfois il ne faisait pas signe pendant presque dix jours, et puis son téléphone sonnait de nouveau, et elle retrouvait sa joie de vivre!

Il était arrivé un jour avec un bracelet un peu barbare, un coquillage pris dans du cuir tressé. Il avait passé beaucoup d’heures au soleil, avec des amis, elle avait pensé à des amies, bien sûr.

Et puis le bracelet avait disparu et les visites étaient redevenues plus régulières, elle n’avait rien dit, lui non plus, ce n’était pas grave.

Il y avait eu les amies qu’elles avaient devinées, ils faisaient comme si de rien n’était, et il avait la délicatesse de ne pas être trop expansif. Elles faisaient un tour dans sa vie, et repartaient, mais elle, elle restait.

Elle s’était demandée pour encore combien d’étés … Leur histoire avait une fin annoncée, elle le savait, il ne pouvait l’ignorer. 

D’un autre côté, elle était plus sereine que si elle avait eu son âge ! Si elle avait été l’une de ses copines de fac, elle aurait vécu dans l’angoisse permanente de le perdre. Elle, elle était hors catégorie, dans un monde parallèle, elle comptait mais ne comptait pas, donc elle se disait qu’elle pouvait rester encore un peu, malgré les blondes qui passaient, comme les blés !

Elle aussi remettait un semblant de sérieux dans sa vie parfois : elle se laissait courtiser par d’autres hommes, plus raisonnables, qui plaisaient mieux à ses amis, qui auraient pu durer, mais qui ne duraient pas, parce qu’elle ne pouvait pas longtemps tricher avec elle-même et faire semblant de trouver des sentiments pour des personnes qui ne les méritaient pas ou qui ne les recherchaient même pas !

Il lui lisait L’art d’aimer d’Ovide, couvrait son gâteau d’anniversaire d’une multitude de bougies multicolores, « pour faire encore plus de vœux, et parce que les années, on s’en fiche… »  Il passait la voir à trois heures du matin, la surprenait dans son sommeil, la serrait dans ses bras et disparaissait. Ils discutaient des dimanches entiers d’Aragon et des Yeux d’Elsa et il lui lisait au téléphone des passages de sa thèse sur Camus.

Il était irrésistible et elle avait fini par ne plus résister! Et pourtant elle n’était pas femme à se pâmer dès qu’un homme lui disait «  A très vite… »

Elle remua un instant le sucre au fond de sa tasse vide, avant de lécher la cuillère : la douceur après l’amertume.

Elle s’était longtemps persuadée que c’était fou, qu’il fallait redescendre sur terre, qu’il avait une copine, qu’il en aurait d’autres, et que pour lui, elle n’était qu’une amie sympathique, rencontrée dans une librairie, avec laquelle il aimait bien discuter. Cependant, une partie d’elle sentait qu’il devait y avoir quelque chose qui se tramait à leur insu, malgré la différence d’âge, au-delà des conventions de leur ville de province.

Et puis il y avait eu la fameuse soirée de février, le film, les mots qui avaient dérapé, la certitude que la vie pouvait encore lui réserver des cadeaux inattendus.

Elle eut un léger sourire, tout en continuant à scruter systématiquement la foule du marché.  

Ils avaient été un vrai couple, sans en être vraiment conscients eux-mêmes, sans le confier à personne, ils n’avaient pas eu besoin du regard des autres pour exister. Ils étaient une épure de couple : ils en avaient le meilleur. D’accord, ils n’allaient pas  se promener main dans la main, ils ne voyageaient pas ensemble, mais il était toujours là pour elle, il devinait quand elle avait besoin de lui, ils partageaient leurs passions, leurs soucis, il effaçait son stress. 

Depuis quelques minutes, au milieu de ce jeu de mémoire chargé de regrets, s’insinuait un autre sentiment, plus violent : une idée qui s’était subrepticement imposée à elle et lui vrillait l’esprit. 

Elle vida son verre de cognac d’un trait.

Et si elle avait eu complètement tort ? Si elle s’était trompée et s’ils étaient passés à côté du vrai bonheur, celui qui dure, pour des peurs non fondées ? Il y avait tellement de couples qui étalaient leur différence d’âge sans complexe, dans la rue comme en couverture des magazines. Les femmes s’enorgueillissaient d’être vues au bras d’hommes qui étaient leur cadet. Et pas seulement les actrices. Elles expliquaient à qui voulait l’entendre que leurs jeunes partenaires ou maris étaient souvent moins compliqués que leurs contemporains, qu’elles se sentaient rajeunir en leur compagnie. Eux disaient admirer ces femmes plus tolérantes envers leurs défauts, plus faciles à vivre : les jeunes femmes de leur âge les voulaient beaux, sensibles, si possible riches, désireux de fonder une famille, beaucoup de pression pour un seul homme !

Et les enfants, justement ?

Elle fit signe au garçon de remplir son verre à nouveau.

Elle y avait évidemment pensé pendant que Raphaël lui  lisait l’amour d’Aragon pour Elsa ; son fils finissait son année dans une High School de Santa Monica, avec son père. Elle était dans une période de sa vie, où la maternité n’était plus une préoccupation principale. Si elle restait avec Raphaël, si leur histoire devenait une réalité, que se passerait-il s’il avait envie d’avoir des enfants le jour où ce serait trop tard pour elle? On ne pouvait pas faire fi des lois de la nature : elles sont plus fortes que toutes les prétendues lois sur l’égalité instaurées par nos sociétés !  Forcément, il la quitterait.  Elle pouvait lutter contre les rides mais pas contre un désir d’enfant. 


J’ai été lâche, se répétait-elle, en buvant son deuxième cognac, lentement, cette fois, à petites gorgées, j’ai préféré rire de ses déclarations, les prendre à la légère, me laisser influencer par Michèle qui me démontrait par A plus B la folie de cette relation. J’ai été nulle… Je suis partie en voyage sans un mot,  la veille de son retour de vacances, alors qu’il m’avait appelée tous les jours, envoyé des poèmes d’amour et promis mille caresses pour rattraper son absence.  Il ne comprenait plus rien à ma conduite, ma froideur, je me suis comportée comme une moins que rien. Quand je pense à notre dernière conversation dans la voiture au moment où je lui ai dit de ne plus revenir, que je ne l’aimais pas. Je dois d’ailleurs toujours avoir sa lettre dans laquelle il me suppliait de réfléchir et m’assurait que si je changeais d’avis, il serait toujours là pour moi… 

Elle se leva d’un coup. Elle venait de voir un homme en chemise de lin près de la fontaine, mais ce n’était pas lui. Elle se laissa retomber sur son tabouret. 

Il y avait eu aussi ce 6 février, trois ans après, soir d’anniversaire du début de leur histoire : elle essayait de lire, tard dans la nuit, en se mentant sur son manque de mémoire, quand on avait sonné à la porte : elle avait ouvert, après une hésitation : il se tenait là, un peu maladroit, ils s’étaient regardés un instant, en silence, il ne souriait pas, ses yeux la questionnaient, elle ne savait que dire, il avait fait un pas vers elle et très vite, il avait furtivement posé ses lèvres sur les siennes. Elles étaient glacées. Et puis il était parti avant même qu’elle ait pu articuler le moindre mot. La scène n’avait duré que quelques secondes.  Le lendemain, elle s’était demandée si elle ne l’avait pas tout simplement rêvée.

Puis, elle avait commencé à vieillir sans lui, en s’efforçant de ne pas imaginer sa vie, probablement à Paris, comme il le souhaitait, à enseigner la littérature. Lisait-il Aragon ou Ovide à ses étudiants ?

Elle croyait trop facilement avoir réussi à l’effacer. Elle devait admettre que cela ne servait plus à rien de se jouer la comédie. Elle avait saboté sa chance. Par peur. Peur de la vie, peur du risque…

Entre les Gabrielle Russier qui avaient eu le courage de mourir par amour, et les Cougar women d’aujourd’hui, qui mettaient les jeunes hommes à leur menu, elle était restée figée, sidérée par l’inattendu de cette situation improbable qui lui était tombée dessus, sans crier gare. 

La blessure était à présent grande ouverte devant elle : elle avait détourné trop longtemps son regard. Il faudrait relire, ses mots à lui, ses carnets à elle : elle savait que dans l’un d’eux se trouvait encore quelques brins de foin coupé qu’elle avait retirés de sa sandale, au  retour d’une de leurs promenades nocturnes : elle les avait conservés pour ne pas oublier la lumière de la lune, l’odeur des champs saturés de chaleur, et eux deux, au diapason de la nature et de la nuit.

-  Excusez-moi, nous allons fermer…  

Effectivement, elle remarqua les cageots qui s’entassaient, les enfants qui couraient en glissant parmi les tomates trop mûres écrasées sur les pavés, les touristes qui comparaient les menus des restaurants autour de la place. 

C’était la fin du marché, il n’avait pas réapparu. Mais perdue dans ses souvenirs, l’aurait-elle même vu ?

Elle posa machinalement un billet sur le comptoir en bois et s’éloigna sans trop savoir où aller.

-   Eh, Madame, vos cerises !!

 ( in " Des nouvelles de lui", Géhess Editions )



lundi 4 mai 2020

Voyageuse ( in " Des nouvelles de lui ")

Aujourd'hui une nouvelle qui parle de voyages, de trains, d'avions, de vacances d'été, autant de choses que nous prenions pour naturelles jusqu'à COVID-19; je la dédie à toutes les fières Amazones du Crabe...





Voyageuse


      La chaleur infiltrait une lumière presque blanche. La climatisation ne fonctionnait pas de manière très efficace et le soleil rougissait son avant-bras. Elle aurait pu abaisser le store, elle aurait pu... Elle suivait machinalement le défilé de champs, de vaches, de tournesols, de toits. Elle fermait les yeux de temps en temps pour les rouvrir presque aussitôt. Il arrivait qu’un chemin de traverse l’interpelle, elle l’accompagnait, jusqu’à ce qu’il soit happé par un bois : elle ne saurait jamais où il menait… Mais est-ce que cela avait vraiment de l’importance ? Elle soupirait, ses paupières battaient un quart de seconde.

A la Gare de Lyon, elle avait réussi à se faufiler au milieu des valises qui écrasaient les pieds, des chiens en laisse, des poussettes ; elle avait rapidement trouvé sa voiture, sa place dans ce carré aux tablettes repliées. Derrière elle, des familles s’embrassaient, des amis s’esclaffaient, des bébés pleuraient. Paris avait chaud, on s’éclaboussait dans les fontaines, l’été s’annonçait radieux !

Sa main, posée sur les genoux bronzés, jouait avec le billet : elle l’avait acheté une heure auparavant et était montée dans le train. C’était simple. Elle n’avait pas de bagage pour l’encombrer : de toutes façons, elle avait assez de robes légères là-bas. En fait, elle n’y pensait même pas. Elle restait posée sur le bord du fauteuil, comme indécise, l’impression d’être détachée de tout. 

Dans la plaine, les balles de foin de chaque côté de la voie, disséminées dans un ordre seulement connu du fermier, paraissaient baliser l’atterrissage d’un mystérieux engin extra-terrestre. Elle s’assit plus profondément dans son siège : elle aurait aimé s’adosser à l’une d’elles, ou essayer de la faire rouler. Au milieu des champs, quelques rares habitations : il serait doux d’habiter dans cet endroit, songea-t-elle, brûlant en juillet, glacial dès novembre: elle imagina la terre gelée quelques mois auparavant : les cristaux de givre, la bonne odeur des feux de bois. 
  
A Paris, c’était différent, les trottoirs salés, le blanc qui virait au gris : pourtant, dès que les petits massifs de buis de l’Hôtel de Sens disparaissaient sous la neige, elle commençait à mieux visualiser la vie au seizième siècle ; elle ne s’expliquait pas pourquoi, mais déjà étudiante, c’était à cette époque de l’année que le Musée de Cluny la transportait au Moyen-Age. L’habitude lui était restée.

Et l’hiver prochain ? Elle eut un léger frisson sous le soleil et rangea le billet dans son sac, posé sur le siège vide, près d’elle. Elle aperçut l’enveloppe blanche et referma très vite le rabas, en détournant un peu la tête.

Quelques vaches caramel espéraient la fraîcheur de l’ombre. Elles aussi avaient l’air anéanties par la soudaine canicule. Dans les fermes, les mouches devaient s’énerver sur les rebords des fenêtres, en attendant l’orage ; la fatigue empêchait peut-être les agricultrices de se poser trop de questions au terme de leurs longues journées.  Elle aurait bien aimé ne plus pouvoir penser. Elle essayait désespérément depuis quelques heures, mais cela ne marchait pas. Alors, elle s’efforçait de guider ses idées sur n’importe quoi, comme si le cerveau se laissait commander !

Elle se plaça face à la fenêtre, les yeux légèrement plissés, rivés sur un point, au hasard: avec la vitesse, le paysage devenait flou, elle souhaitait retrouver le sentiment proche de l’hypnose qui l’amusait quand, petite fille, ses grands-parents l’emmenaient passer les grandes vacances à la Rochelle. Cela fonctionnait moins bien aujourd’hui, probablement parce qu’elle y croyait moins qu’hier, lorsque l’été semblait encore une saison qui comptait double, une longue période qui mêlait jeux, rires et petits bobos sans gravité ?

Elle sursauta à cette pensée, elle refusait le mot gravité, pas là, pas maintenant, pas tout de suite. Elle aurait mieux fait d’arrêter un taxi pour filer à Roissy, et partir encore plus loin. Elle serait à présent quelque part entre jour et nuit, au-dessus du Groenland, loin de l’oppressante moiteur de ce wagon.

Angmagssalik : à chacun de ses vols transatlantiques, elle aimait regarder ce beau nom indien, digne de pionniers du Grand Nord, s’afficher sur l’écran, et attendre que la flèche qui décrivait petit à petit la trajectoire que parcourait l’avion, atteigne ce point au milieu de nulle part qui constituait la meilleure partie de son voyage. Entre la pureté du ciel et du blanc immaculé, dans ces instants suspendus entre un départ et une arrivée, tout lui semblait facile, aucun obstacle insurmontable, elle pouvait tout régler, les ennuis pesaient aussi peu que les nuages qui disparaissaient à l’horizon tandis que l’avion continuait sa route vers l’Ouest, vers la lumière.

Elle s’était souvent fait la réflexion que vue d’en haut et de loin, on trouve sa propre existence plus simple, on se concentre sur l’essentiel : les heures de vol sont légères et graves, on risque sa vie à chaque instant… 

 De nouveau un frisson, de nouveau le reflet de son regard s’affola un peu. Inutile de faire semblant, elle n’était pas à trente mille pieds au-dessus des glaces éternelles, mais dans la campagne bourguignonne, l’air tremblant d’une trentaine de degrés.

Ça y est, on a encore gagné…!   Elle tourna avec soulagement son attention vers la jeune femme rousse qui venait de se réjouir, deux rangées plus loin : elle jouait aux cartes avec deux hommes et une autre femme, deux couples qui venaient de passer un week-end parisien, ou qui descendaient dans le Midi. Elle enviait chaque personne dans cette voiture : la petite fille qui pleurait parce que sa poupée avait perdu un bras, l’homme au polo rouge qui somnolait et se réveillait à chaque secousse du train, les deux copines qui pouffaient de rire en regardant des photos sur leurs téléphones portables, le mari qui levait les yeux au ciel en secouant la tête quand sa femme lui réclamait quelque chose. 

C’est seulement à ce moment qu’elle prit conscience que quelqu’un était assis en face d’elle. 

C’était un homme. Elle pouvait l’observer tranquillement : il dormait, la tête penchée contre la fenêtre. Chemise azur, col ouvert, manches retroussées, jeans. Elle lui donnait entre trente-cinq et quarante ans, pas encore de gris dans ses mèches brunes, le visage mince, déjà halé, de belles mains. Sur le siège vide, à côté de lui, un livre dont le titre était caché par un supplément de magazine, consacré aux festivals de l’été. Au-dessus, sur la galerie, un sac de voyage mou, couleur caramel, comme les vaches ! 

Sa respiration était régulière, même dans son sommeil il donnait l’impression d’être heureux : ses traits étaient détendus, enfin, ce qu’elle pouvait en voir, car il portait des lunettes de soleil. Il se tournait de temps en temps, et soupirait très doucement. Il avait vraiment de belles mains ! 

Elle avait toujours eu une faible pour les mains des hommes : elle n’en lisait pas les lignes, mais elle trouvait les mains très instructives. Un homme perdait toute sa prestance, lorsqu’elle découvrait des doigts trop courts, des ongles petits et carrés, un trait d’adolescent sur un corps d’adulte. Des mains calleuses pouvaient parfois être attirantes. En revanche, elle n’aimait pas les trop poilues ni celles des joueurs de guitare. Fines mais viriles, les doigts longs, les ongles soignés : les mains de l’inconnu savaient certainement caresser un visage, un corps : cette fois, elle ferma les yeux un peu plus longtemps, bercée par la torpeur de l’après-midi ; elle courait dans les blés, il lui prenait la main, ils riaient, il lui cueillait des coquelicots, il touchait ses cheveux.
  
-      Excusez-moi, est-ce que je peux descendre le store ? 

Deux prunelles sombres la dévisageaient, il était légèrement penché vers elle,  elle acquiesça, bien sûr… 

Il souriait. Il s’étira avec souplesse. 

- Vous avez bien dormi ? 

-  Euh.., oui, très bien, merci, cette chaleur… J’espère que je n’ai pas ronflé ? 

Elle s’étonna un peu de son propre aplomb, pour elle, c’était quand même du culot d’engager la conversation. Elle n’était pas timide quand on l’interpellait mais faisait rarement le premier pas. Aujourd’hui, il n’y avait plus d’habitude : elle ne craignait pas les regards qui se posaient sur elle. 

Elle le rassura, il n’avait émis aucun bruit. Elle ne lui parla pas de son soupir, qui l’avait un peu troublée. Il sourit de nouveau, il avait vraiment du charme. Ne sachant plus qu’ajouter, elle regarda dehors, d’autres vallons, le maïs, le ballet des jets d’arrosage, tandis que l’inconnu se mettait à feuilleter son magazine.

Je ne dois pas être son genre… Quand je pense à tous ceux qui m’importunent quand je voyage seule et qui n’arrêtent pas de poser des questions idiotes quand j’ai simplement envie d’être tranquille, alors que là, j’ai besoin de parler, et il lit ! Décidément ! Pourtant, il a quand même jeté un regard sur mes jambes à la dérobée, lorsque je les ai croisées. Je sais, il ne me reste plus beaucoup de maquillage avec les larmes, mais je dois au moins avoir les yeux brillants. 

Les joueurs de cartes montaient le ton ; l’inconnu haussa les sourcils d’un air complice. Elle décida de le considérer comme un encouragement.

- Vous aimez la musique ? dit-elle en pointant son doigt sur le titre du magazine.

- Oui beaucoup, et à cette saison, c’est vraiment formidable, tellement de festivals… 

- C’est vrai. Vous êtes plutôt quel genre de… - elle aurait voulu dire « de femmes » mais elle s’arrêta à temps - … de musique ? 

- Jazz et classique. 

Il avait peut-être du mal à se réveiller. Il n’était pas très éloquent et ne retournait pas ses questions.

-      Moi aussi, j’aime le jazz, Petrucciani, Monty Alexander, Kenny Baron, et aussi, Rubalcaba…, continua-t-elle, imperturbable.

-      Vous connaissez Gonzalo Rubalcaba ?  

Enfin, j’ai éveillé son attention, si ce n’est son intérêt ! 

-      Oui, bien sûr, je l’ai vu plusieurs fois en concert, j’aime beaucoup son phrasé…

-      Vous êtes musicienne ? 

-      Non, non, seulement une grande admiratrice ! Les musiciens m’impressionnent, une fois, dans un festival justement… 

Ses yeux se mirent à briller davantage, elle décrivait le théâtre en plein air, les senteurs de la nuit méditerranéenne, elle avançait naturellement son buste pour mieux partager, il observait ses gestes, ses poignets graciles, ses cheveux blonds qu’elle rejetait en arrière dans le feu de ses explications. Elle était très belle. 

-      … mais je m’emballe, désolée !  elle s’arrêta, presque confuse de tant de verve.

-      Non, non, au contraire, vous êtes… c’était… fascinant, j’ai vraiment eu l’impression de partager ce moment avec vous, je… 

Le contrôleur interrompit sa phrase. Il sortit son billet de la poche du jean. Elle ouvrit son sac et en prenant le sien, elle aperçut de nouveau, tache claire au milieu du portefeuille rouge et de la trousse de maquillage, la lettre : elle consignait, noir sur blanc, ce que le médecin avait énoncé quelques heures auparavant et dont elle n’avait retenu qu’un mot sur deux: grosse tumeur, sein gauche, opération urgente mais délicate, probablement plusieurs métastases, lundi huit heures au bloc… 

Elle ne souriait plus. 

Les moutons et la lavande avaient remplacé les vaches.

-      Voulez-vous un peu d’eau ? 

Il avait remarqué son désarroi soudain. Elle se redressa sur son siège et accepta d’un mouvement de la tête. Leurs doigts se frôlèrent sur le gobelet embué.

-       Et Jonasz, qu’est-ce que vous en pensez ?  continua-t-elle bravement.

-      Oui, c’est autre chose, pas mal du tout… j’essaie de me souvenir de ses chansons…

-      Vous aimezVoyageuse ?

-      

-      Mais oui, vous savez, c’est un homme et une femme dans un train, il est intrigué par elle, il évoque les toits de cuivre Florence … »

-      Ah oui, il est assis en face d’elle, n’est-ce pas ? »

-      Oui, il la trouve délicieuse …

-      Elle a les yeux bleus, je crois… euh…comme vous !

-      … et il a le cœur près de ses genoux

Elle décroisa ses jambes, sans y penser, et naturellement, il les regarda de nouveau.

-       … en voulant la suivre, il oublie de descendre. C’est elle qui s’endort, non ?

-      Oui, le contraire de nous… 

Elle eut la sensation de rougir en prononçant le dernier mot et elle ne se mentait pas en notant le léger tremblement dans les yeux noirs, qui à présent, tentaient de l’éviter.

Il y eut un silence. Il semblait mal à l’aise.

Elle connaissait ce sentiment, au fond d’elle, la marque du trouble: cela lui arrivait parfois, furtivement, dans la rue, dans un hall d’aéroport : un homme attirait son attention, elle ne savait pas toujours pourquoi celui-là plutôt qu’un autre, mais il s’imposait, et pendant un bref instant, elle laissait des images la porter avec la fulgurance du désir : une étreinte dans un ascenseur, des baisers contre une porte cochère, une main crispée sur un drap froissé… Parfois, l’homme de ce phantasme fugace la remarquait aussi, alors pendant quelques secondes leurs yeux parlaient mieux que des mots, et puis ils continuaient leurs chemins.

Lui, par contre, il était bien là, en face d’elle. Elle avait envie et besoin de lui: passer les trois prochains jours, ensemble, dans sa chambre mauve, tout en  haut de l’escalier à tommettes. A faire l’amour. Dites-moi oui! comme chantait  aussi Jonasz…

Avait-elle pensé trop fort? Il regardait sans les voir les rangées de vignes, il tournait nerveusement les pages du magazine. Les joueurs de cartes étaient apparemment descendus. 
  
Elle, elle serrait son sac contre l’accoudoir; elle s’imaginait mal en train de quémander : aimez-moi, j’ai trois jours, encore trois jours et deux nuits pour être une femme, une vraie, et c’est avec vous, que je veux l’être ! Je vous offre mon corps, je veux sentir vos mains sur mes seins ! 

Il la prendrait pour une folle, une mangeuse d’hommes, une épouse esseulée le temps d’un été. Ou pire, il éprouverait de la pitié.

Mais qu’avait-elle à perdre ? Elle avait déjà tout perdu, depuis l’instant où elle avait glissé la sentence dans son sac en sortant du cabinet médical.

Elle avait marché dans l’avenue Daumesnil, et son regard dans une vitrine l’avait effrayée. Puis elle avait continué vers la gare, le guichet des grandes lignes, le quai N, la voiture 8, la place 34. Vers l’inconnu.



in "Des nouvelles de lui" Géhess Editions, 2010